Oui, la rigueur rend libre. Enfin, parait-il. Car depuis que les finances mondiales font de l’ombre à la théorie de l’héliocentrisme, les peuples font l’économie de leur indulgence. Tout s’achète, tout se vend, tout se transforme.

            Au départ, ce fut un achat de confiance. On l’essorait au point d’entendre craqueler l’ossature de l’éthique. Le dollar (avec l’accent américain, je vous prie) avait le même effet sur les marchés qu’une soubrette à la vertu joufflue penchée devant un papy infarci. Autrement dit, un dollar faisait autant raidir la protubérance d’un trader qu’un viagra millésimé. La spéculation devenait la pierre angulaire de la religion financière au point de l’ériger en loi-maîtresse. Les yeux se fermaient d’approbation devant cette ineffable descente aux enfers. Un dollar spéculé ici, c’est une vie rayée sur le globe. Deux dollars, deux vies. Trois dollars, etc. Le compte épargne de la misère gonfle au rythme de la cupidité. Rien de nouveau, me dira-t-on. C’est là où l’acolyte de la faucheuse financière apparait : la rigueur.

            Partout, elle est tombe comme un couperet. Non pas sur la nuque incassable des nantis de la bêtise, non pas sur les PDG à la conscience inversement proportionnelle à leur porte-monnaie, mais sur celle des petites gens. Ils forment abusivement les codes-barres perdus dans les arcanes des statistiques financières. Une finance qui est une religion. Une religion aussi zélée dans sa pratique de la démocratie et du libéralisme qu’un bourreau Sanson devant son gagne-pain. C’est la crise ! Le monde est une sorte d’épileptique incontrôlable qui se débat violemment au fur et à mesure que la spéculation s’assainit. Laisse-toi faire, lui dit-elle avec un filet de bave qui ne semble pas romantique. Alors que votre porte-monnaie s’amaigrit, il tend étrangement à ressembler à une Corne de l’Afrique trouée, autour de laquelle s’agglutine une bande de vivipares qui n’éructe qu’un mot : vie. Insensé, non ? D’ailleurs, on appelle cet endroit le Tiers Monde. Tiers Monde, Tiercé ; une vague ressemblance…

            Peu importe, une autre rigueur nous guette : la peur. Non pas qu’elle ne soit pas tolérée, mais bien au contraire, elle s’institutionnalise. Que le mot est barbare ! Imprononçable et pourtant ancré dans la réalité. Néonazis parlementaires en Grèce, radicaux islamistes en Afrique, psychopathes à la gâchette facile aux États-Unis, frange extrême en Israël… Ces différents visages du monde sont tant d’oxymores de la nature humaine. Plus la crise s’insinue, plus la peur augmente et plus il y a de risques de voir apparaître un bouc-émissaire. Tiens, le voilà ! L’islam. Ou comment une religion de paix et d’amour se trouve salie par une branche de littéralistes forcenés, fidèles d’un islam qui ne leur ressemble pas. Les extrêmes marchandent sur la foi naïve du croyant peureux. Le cours de la démagogie augmente. La banqueroute est atteinte. Les rigueurs entrechoquées enfantent sans surprise la colère sociale. Demande de liberté. Printemps arabes. Oui, la rigueur est poreuse et suinte l’affranchissement. Oui, la rigueur rend libre. Mais à quel prix ?

             Et comme disait l’un des plus grands érudits américain, George W.Bush , avec une sobriété inquiétante: « Je sais que l’homme et le poisson peuvent coexister pacifiquement ».

Romain I.