[14e semaine d’observation : to burnout or not burnout.]

« L’union fait la force », écrivait en 1680 le père Paul Beurrier (également inventeur du récipient éponyme, du couteau pour tartiner le beurre et du fil pour le couper… quand on a un filon nominativement trouvé, mieux vaut le garder !)[1]. Devise éminemment célèbre, comme en conviendra notre érudit lectorat et comme le confirme la rédaction du journal R.E.E.L. – (à qui on n’a pas demandé son avis, mais qui le donne quand même) –, à tel point que la Belgique, la Bulgarie, l’Angola, la Bolivie – et Haïti, qui n’a rien trouvé de mieux que copier ses petits camarades, l’arborent fièrement comme devise nationale ou décoration sur leurs étendards.

« L’union fait la force », d’accord – mais cessons de tourner autour de la baratte et posons-nous les bonnes questions : en quoi cette locution française fait avancer le schmilblick[2] de cette passionnante ethnochronique ? le cheval blanc de Napoléon était-il vraiment blanc, ou les adeptes du pléonasme nous ont-ils menti sans vergogne et sans imagination ? le réchauffement climatique est-il un danger pour les bébés loutres atteints de strabisme divergeant ? la nouvelle peinture d’Uni Bastions tiendra-t-elle l’hiver, ou risque-t-on de voir les murs se désintégrer à cause d’un solvant acheté au rabais ? et enfin, l’auteure peut-elle espérer se coucher avant 2 heures du matin, après avoir fini d’écrire cette chronique (chroniquement) en retard ?…

À la majorité de ces questions, un indécis vous répondrait « ça dépend… » ; un bergsonien, « laissez-moi examiner le champ sociologique… »[3] ; un colérique vous mettrait son poing dans la gueule. Mais nous, nous allons y faire mieux : nous n’allons pas y répondre. Ou plutôt si, mais pas intégralement : l’auteure (qui jongle entre la 3e et la 1ère personne… et ne sait plus où j’en suis !) vous laissera deviner laquelle de ces interrogations sera prise en compte. Car enfin[4], dans le cas de l’Homo memorantis et de l’incroyable diversité d’individus que cette dénomination recouvre[5], la locution « l’union fait la force » peut fort bien s’appliquer aux interactions réglant la routine minutieuse de ces jeunes Homo academicus[6]. – Preuve en est ce reportage exclusif, à l’occasion duquel l’auteure s’est glissée dans la Cafétéria de la Jungle des Bastions, habilement déguisée en opercule de crème à café. Toute ressemblance avec des situations vécues seraient purement fortuites.

[Bruits de mastication, rumeurs de conversations, machine à café qui siffle. Trois spécimens s’approchent : Mémorant 1, Mémorant 2 et Mémorant 3. Ils viennent de s’arracher à leur quête spirituelle, et ont pour un instant délaissé les tréfonds moites et poussiéreux de la Bibliothèque où ils travaillent ensemble. – Le Mémorant 1 sort son porte-monnaie.]

– Un expresso.

– Laisse, je vous invite. J’ai de la monnaie qui reste, après toutes les photocopies que je viens de me taper. Cinq articles ; 110 pages et je sais même pas si ça sera utile. – Trois express.

[Le Mémorant 2 paie, sous les remerciements des Mémorants 1 et 3. Ils se dirigent vers une table libre, collante et pleine de miettes. Mais elle est libre – un trait comportemental marquant des Memorantis et Academicus en général : ils ne rechignent jamais devant une table libre dans la Jungle de la Cafétéria des Bastions. Qu’importe la table, pourvu qu’elle soit libre.]

– Quelle journée !…

– M’en parle pas.

[Ils boivent une gorgée.]

– J’ai presque pas dormi de la nuit.

– Moi non plus.

– Idem.

[Nouvelle gorgée.]

– Mon PALM[7] me met la pression… dans trois mois, c’est la reddition provisoire.

– Moi, il veut la bibliographie et le plan. Je ne sais pas comment aborder ma problématique… je viens juste de définir le sujet ! J’hésite encore sur la formule : « Les circonvolutions d’un écrivain en mal d’inspiration » ou « Écrire quand la page reste blanche : questionnements existentiels ». Vous en pensez quoi ?

– T’es mal barré. Moi, j’avais au moins un intitulé classe : « Guerre ou labour dans l’Angleterre du XIVe siècle : de l’art de choisir son champ, entre batailles et semailles (1357 – 1369) ».

– Merci du soutien ! ça fait plaisir…

[Le Mémorant 3 boit cul-sec son café, l’air vexé – quoiqu’il soit difficile pour l’auteur, depuis son poste d’observation, de bien discerner les expressions faciales des spécimens.]

– Oh, fais pas la gueule, je disais ça comme ça…

– Ouais. Admettons. Et toi, ça avance ?

[Le Mémorant 1 toussote : sa glotte fait le bruit caractéristique d’une éructation gênée, entre le malaise et l’exaspération.]

– On est obligé de parler de ça ? Je lis Mémoire, j’écris Mémoire, je pense Mémoire, je dors Mémoire, je mange Mémoire… on va pas en plus en parler pendant le café, si ?

– Si. Autrement, de quoi on parle ? – T’avances, ou pas ? ça en est où, ton machin, je sais plus le…

– « Symbiose métaphorique : le renouvellement sémiotique en question chez les sculpteurs post-romantiques slovènes ».

– Ouais. Et alors ?

– Problématique ok, intro ok, première partie commencée…

– Et de quoi tu te plains ?

– Je sèche dans le développement. Je crois que j’aurais dû faire plus de lectures – tu vois, étoffer un peu le truc. Là, je tourne en rond. Va falloir que je me remette à potasser des bouquins. Quelle guigne.

[Rire étranglé du Mémorant 2.]

– Si c’est que ça !… moi, j’ai potassé pendant six mois ; j’en voyais plus le bout.

– Ouais, mais toi, t’es perfectionniste. Faut lâcher le bébé, au bout d’un moment.

[Dernière gorgées de café. Les spécimens contemplent leurs tasses en carton, vides.]

– Quelle journée !…

– M’en parle pas.

– J’ai presque pas dormi de la nuit.

Comme le montre cette scène enregistrée, sur le vif du terrain et dans des conditions dangereusement précaires par l’auteure de la présente chronique (qui a presque été écrasée par un amas de crème à café, lors du renouvellement journalier du stock), l’union fait véritablement la force, au sein des interactions des Homo memorantis : quelles que soient leurs spécificités, leurs spécialisations et, au final, leur sacro-saint Travail de Mémoire, ils se serrent les coudes. Non contents d’être dans la même galère (et de ramer jusqu’à parfois en creuser la falaise…), ils sont loin des aiguillons amères de la rivalité stérile, de la jalousie mal placée ou de l’envie destructrice… pourquoi se sentir menacé par l’autre, alors que les champs d’action et de recherches sont si différents ?

            Mieux vaut s’entraider, au contraire, pour vaincre ensemble les dangereux Prédateurs que constituent la Problématique, la Page Blanche et autres Bibliographies. – Car, tant qu’à lire Mémoire, écrire Mémoire, penser Mémoire, dormir Mémoire, manger Mémoire… et stresser Mémoire, autant le faire en groupe ! Après tout, « l’union fait la force ». Et ça, les Homo memorantis l’ont bien compris.

[Prochain numéro : Spécialisation liée au biotope – des divers types d’Homo memorantis.]

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] Contrairement à sa rigoureuse et habituelle honnêteté méthodologique, l’auteure taira cette fois-ci ses sources – non en raison de leur provenance douteuse (n’en déplaise aux lecteurs les plus critiques !), mais afin de préserver la vie privée des héritiers de M. Beurrier, qui ne veulent pas faire l’objet d’une curiosité excessive et ont d’autres tartines à fouetter, merci pour eux.

[2] Pour les quelques rares Martiens qui ignoreraient ce qu’est un schilblick et qui, par conséquent, ont sans doute passé une partie du XXe siècle à faire l’autruche et à manquer des pages cultes de l’histoire télévisuelle (non pas que les Martiens soient bêtes, ignorants ou stupides – disons plutôt, dans un souci d’équité consensuelle, qu’ils sont juste peu malins ou au fait de l’actualité), l’auteure les encourage à taper le mot dans Wikipedia. Si si. Ça leur fera perdre cinq minutes, mais ils riront bien. Sans doute.

[3] L’auteure tient à s’excuser pour cette vanne auprès des lecteurs qui ne l’auraient pas comprise : elle découle directement d’un séminaire donné le jeudi matin – et où, parfois, on imagine qu’on est bergsonien et qu’on refait le monde. Impressionnant, mais vrai.

[4] Avec le connecteur logique, habilement placé, l’auteure retombe ainsi sur ses pattes, tel un malin félin, ce qui lui permet de tordre le cou à une digression dont les ramifications tentaculaires menaçaient…

[5] V., pour ceux qui n’ont pas suivi (ce qui est honteux, bouh !), le numéro précédent de cette ethnochronique : http://www.reelgeneve.ch/?p=3687.

[6] Pour les dénominations savantes et la taxinomie, v. les numéros y-afférents de la chronique : http://www.reelgeneve.ch/?p=2543 et http://www.reelgeneve.ch/?p=2586.

[7] Le lectorat dissipé ayant oublié la signification de ce très sérieux acronyme est prié de consulter les numéros de la chronique correspondant. Et très vite !