[17e semaine d’observation : sortir de sa zone de confort.]

« Dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es. » Non, cette maxime hautement inspirée ne sort pas des obscurs carnets de notes d’un éminent et alcoolique écrivain (quoique…), ni d’une prophétique vision de Gargantua, le sympathique géant rabelaisien adepte de la bouteille autant que de la bonne chair. – Non.

Pourtant, posée sur le banc rembourré d’une grande enseigne (verte) de cafés-thés-chocolats-chauds-en-tout-genre américains (beaucoup) trop chers mais redoutablement (trop) bons[1], l’auteure (autrement dit, moi : revendiquons un peu la maternité de nos écrits[2]…) ne peut s’empêcher de s’interroger : après avoir vécu une journée d’enfer (comprenez : trop d’heures de travail, trop peu d’heures de sieste), s’être fait chasser des couloirs d’Uni Mail (ne plus jamais y mettre les pieds !) pour de mystérieuses et festives raisons[3], elle a finalement échoué là – devant une tasse de thé chaï au lait (ou son équivalant américain), avec un article (en retard) à écrire. Bon. Quel genre d’auteur sirote du thé américain en prêtant une oreille distraite aux conversations oiseuses de clients décérébrés, tout en griffonnant métaphoriquement (sur le clavier d’un Mac® qui a déjà vécu) les premiers paragraphes du 17e chapitre d’une ethnochronique ? Sûrement pas le genre à figurer dans la Pléiade ou dans les petits papiers de la Bibliothèque nationale de France (BnF pour le petit nom).

Ainsi, grâce à ces questionnements existentiels qui ont tout de même eu le mérite de permettre un certain déchargement de frustration métaphysique accumulée, l’auteur a déjà bouclé une demi-page (Word, Times New Roman, interligne simple, marges 2.5, taille 12) de sa chronique de la semaine : tout ça de pris sur l’ennemi[4]. – De plus, ces digressions auront permis (non sans peine, il est vrai) de recentrer le propos sur la thématique du jour : un reportage à la BnF (évoquée ci-dessus), sur les traces d’un spécimen femelle d’Homo memorantis en vadrouille à Paris pour ses recherches. Un reportage exclusif durant lequel l’auteure, habilement déguisée en bloc-notes, a bien failli se paumer dans la capitale française[5]

# Jour 1. Lundi, gare de Cornavin, 7am. – Contrairement aux habitudes de ses congénères, souvent (mais pas toujours) cantonnés aux mêmes lieux d’étude (domicile ou bibliothèques de leur Faculté d’attache, quoique de légères variations puissent, selon les cas et éventuellement – sans que cela constitue une règle absolue en terme d’écart à la norme, mais tout en valant la peine d’être mentionné –, être observées), notre spécimen femelle d’Homo memorantis s’éloigne notablement de sa zone de confort. Inutile de revenir ici sur la délicate décision (to leave or not to leave, même pour cinq jours) ou le rôle prépondérant du PALM[6] dans cette entreprise audacieuse. Pour l’instant, notre Memorantis marche à grands pas : valise à la main et sac sur le dos (dans lequel l’auteure, dans son costume de bloc-notes, s’est glissée), elle prend allègrement la direction des TGV et embarque pour… la France, grand pays hexagonal au marasme politique légendaire et à l’économie comiquement en rade perpétuelle (et vice versa), voisin de l’El Dorado helvétique[7]. Direction : Paris, ses rues trépidantes, ses voitures klaxonnantes, sa pollution romantique, ses musées élitistes, ses pigeons obèses, sa Seine sale et ses boutiques aux mille tentations bien trop onéreuses. Mais notre Mémorante ne part pas pour la beauté du lieu, non. Elle va tra-vai-ller, hors de sa zone de confort. À la BnF (Bibliothèque nationale de France).

# Jour 2. Mardi, Paris, Quai François Mauriac. Lorsque notre spécimen arrive devant la BnF, en ce mardi de vent où il pleuvine, histoire de bien rajouter à la grisaille ambiante et à l’esplanade de bois glissante… lorsque notre spécimen arrive devant la Bnf, notre spécimen est un peu perdu[8]. C’est… immense. IMMENSE – c’est le mot, et les majuscules ne sont (même pas) superlatives. Quatre blocs vitrés figurant des livres ouverts (ou des [L] grossièrement dessinés, mais bon, il faut faire confiance aux descriptions données par les architectes sur Wikipédia, même si c’est un peu abstrait). Des escaliers vertigineux dont les marches en grillage laissent deviner les quelques quinze mètres en contrebas. Et puis, il y a le hall d’entrée au tapis rouge et aux portiques dignes des contrôles d’aéroport : pour y pénétrer (opération Vigipirate oblige, merci à la fusillade Charlie Hebdo…), c’est ouverture du sac et passage pas la détection de métaux obligatoires. Notre Memorantis s’y conforme, un peu stressée – (pendant ce temps, l’auteure se renfrogne dans son costume de bloc-notes, histoire de ne pas se faire remarquer). Les portes ne sonnent pas. Ouf.

# Jour 3. Mercredi, dans le hall d’entrée[9]. Pour entrer à la BGE (Bibliothèque de Genève, ou BPU, Bibliothèque Publique Universitaire – tout dépend l’acronyme que l’on choisit), il suffit de pousser la porte, de faire un sourire à l’huissier (ce qui n’est pas fondamentalement nécessaire, mais toujours apprécié), de monter des marches, de pousser une autre porte. Et de s’asseoir à une place vacante. Pour entrer à la bibliothèque de recherche de la BnF de Paris (sympathiquement nommée « Rez-de-jardin »), après avoir miraculeusement passé la fouille du sac (plein à raz-bord de blocs de feuilles, copies de lettres manuscrites, recueils de poésie, trousse, porte-monnaie, téléphone portable, papiers d’accréditation, notes de cours et de lecture, bouteille d’eau…: bon courage à celui qui y cherchera une arme contendante !) et les portiques de détection de métaux, il faut passer par la case « vestiaire ». À 8h56 et 37 secondes tapantes, l’Homo memorantis y fait la queue derrière un groupe endormi de congénères parisiens. Un ticket à numéro et une mallette lui sont tendus : interdiction de prendre sacs à dos et autres contenants à l’intérieur de Rez-de-jardin. Tout doit rentrer dans la mallette transparente inesthétique, trop petite et résolument pas pratique : tant bien que mal, la Mémorante y case blocs de feuilles, copies de lettres manuscrites, recueils de poésie, trousse, porte-monnaie, téléphone portable, papiers d’accréditation, notes de cours et de lecture, bouteille d’eau… et est fin prête. Au boulot !

# Jour 4. Jeudi, dans le saint des saints. Enfin, notre spécimen y est : devant elle, les longs couloirs de « Rez-de-jardin » s’étendent à perte de vue. Articulés en rectangle autour d’une cour centrale boisée (qui apparaît à travers les immenses baies vitrées), ces couloirs sont percés d’escaliers menant aux divers espaces de travail : terme technique, on appelle ces espaces des « banques ». À chaque banque correspond une lettre de l’alphabet (de K à X) ; à chaque lettre, une thématique propre : ainsi, la banque S abrite les sciences de la terre et de l’ingénieur, la K la philosophie et la religion, et la V la littérature française. C’est justement là que ses pas conduisent notre Memorantis. Mais attention : ici, tout est organisé et rien n’est simple. Avant de venir travailler en bibliothèque de recherche, le petit chercheur futé se doit de tout planifier : sur le Net, il réserve au préalable sa place de travail (dans la banque qui lui convient le mieux) ainsi que les documents qu’il souhaite consulter (si ceux-ci sont stockés dans les nombreux et labyrinthiques magasins de la BnF). Sans ces réservations, véritables sésames, impossible de travailler à « Rez-de-jardin » ! L’auteure constate avec intérêt que l’Homo memorantis qu’elle accompagne, quoique peu familière avec ces usages nouveaux, se conforme sans peine à cette méthodologie locale. Mieux encore, elle innove, loin de sa zone de confort : suite à la commande de plusieurs microfilms et microfiches, c’est la découverte fastidieuse d’un appareillage archaïque (des écrans de lecture éclairés avec des ampoules, qui projettent les fiches ou les films à la manière d’un dispositif de diapositives particulièrement retors… et qui défile parfois très anarchiquement !), destinés à lire ces anciens supports d’avant la révolution numérique. Le laborieux travail de dépouillement des documents et de recherche bibliographique commence enfin.

# Jour 5. Vendredi, pseudo-cafétéria. Après avoir recherché, consulté, dépouillé, déchiffré, recopié et photocopié des documents divers (articles, poèmes, recueils, monographies…) d’arrache-pied, l’Homo memorantis suspend pour un temps ses studieuses activités pour chercher pitance au détour d’un couloir, emportant dans sa mallette de plastique toujours aussi inesthétiquement impratique l’auteure de la présente ethnochronique et son costume de bloc-notes. La bibliothèque de recherche de la BnF offre, hélas, peu d’options en matière de sustentation variée : au choix, il est possible d’opter pour des pâtes carbonara trop cuites qui n’ont de carbonara que le nom, un taboulé tristement assaisonné, des muffins trop cuits et du riz au lait gluant – le tout à des prix au-dessus du raisonnable, coupes budgétaires françaises obligent (il faut bien se faire un peu de sous sur les cafés, les cookies et autres salades : là, c’est le modèle genevois de cafétéria qui semble faire école…). Ce sera taboulé tristounet et riz mastoc pour ce midi. Mais ce n’est pas grave : notre Mémorante a des papillons dans le ventre. Ce soir, c’est le grand retour dans la zone de confort et le microcosme universitaire genevois. Et demain (et les jours, tous les jours qui suivront), ce sera organisation des données, mise en place du plan, écriture de la problématique, analyse du corpus, rédaction du sacro-saint Travail de Mémoire. – Un sacerdoce, qu’on dit.

Ainsi s’achève ce reportage exclusif : l’auteure rend l’antenne, l’écran, le clavier et file se coucher. Il est une heure du matin, cette ethnochronique doit paraître demain (ou aujourd’hui, tout dépend la mesure du temps que l’on considère). – Bon courage au relecteur qui s’y attèlera avant publication. ABE.

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] Afin d’éviter tout accusation de non-objectivité ou de corruption, l’auteure schizophrénique de la présente ethnochronique (qui use et abuse de la 3e personne du singulier et fait des rimes – en plus) a pris garde d’utiliser le processus littéraire de la périphrase afin d’éviter de mentionner le Starbucks®. Les lecteur-trice-s sont prié-e-s d’apprécier l’effort, merci.

[2] Schizophrénique, avait-elle – avions-nous dit !

[3] Un numéro Hors-série sur un thème à choix sera offert à tout lecteur-trice capable de dire à l’auteure quelle manifestation se tenait à Uni Mail le jeudi 26 mars au soir…

[4] Note à l’aimable rédacteur-en-chef ou au relecteur éventuel : si l’envie lui vient de vilipender l’auteure pour son blablatage inutile, qu’il aille plutôt faire un tour chez les Valaisans (c’est moins loin que chez les Grecs). – Parler pour ne rien dire, après une journée de cours, est étrangement libérateur.

[5] Notes pour les lecteurs distraits : ce numéro fait le pendant du précédent (16. Zone de confort : en sortir), à lire sur http://www.reelgeneve.ch/?p=4024 !

[6] PALM : Professeur Accompagnant Le Mémoire, pour les endormis qui n’ont pas suivi les précédents numéros.

[7] Non, ces précisions géographiques ne sont absolument pas orientées. Non.

[8] Note au correcteur : même si c’est une répétition, l’auteure aime beaucoup la redondance de « spécimen » dans cette phrase. Ça donne un côté scientifique, « spécimen ». Et c’est marrant (vision subjective purement personnelle).

[9] À noter que l’auteure saucissonne volontairement son reportage en épisodes brefs et succincts, histoire de ménager le suspens, d’éviter la redondance et de donner une impression d’écoulement chronologique. – La vérité, c’est que les cinq jours de recherche intensive que notre Homo memorantis a passés à la BnF ont été sensiblement les mêmes : un condensé des différents points évoqués. Encore. Et encore.