À peine le coq a chanté que Mama Madô bondit hors de son lit et commence à se préparer en toute hâte pour la journée. Impossible pour elle de fermer l’œil. Faut dire que c’était un grand jour pour le-les pays : éh ! 1+1 allait être égal à 1, vrai-vrai ! Mama Madô devait voir ça de ses propres yeux. La jeune femme n’était pas allée à l’école – le truc des blancs-là – mais son fils avait déjà commencé à parler dans une langue-là, elle n’y comprenait pas grand-chose. Peu importe ; c’est bien comme son fils parlait déjà, au moins, quand ceux-là viendront souvent acheter les kolas chez elle, il pourra traduire. Parce que sinon, 1+1 ne ferait pas 1 hein, ça ferait 2. Or que aujourd’hui 1 et 1 allaient faire 1.

Mama Madô a prévu de porter sa plus belle robe pour se rendre au défilé, celle qu’elle avait portée le jour de son mariage traditionnel, il n’y a pas si longtemps. C’est que « le grand Ahidjo – l’homme de l’Unité Nationale, actuel Président du Cameroun –  il sera là hein, donc il ne faut pas qu’il me voit toute débraillée ». Elle ne se rappelle pas la dernière fois qu’elle a porté des talons hauts, mais aujourd’hui c’est la fête, c’est le 1+1=1 ! Mama Madô met des talons peu importe la douleur. Avant de partir de la maison, elle va vérifier si son kondrè de chèvre mijote bien. C’est le mets des grandes occasions, il ne faut pas que ça brûle, sinon son mari, dieu ait son âme, va la tuer.

À la radio, ils disent que le Cameroun anglophone et le Cameroun francophone vont enfin devenir 1. 1+1=1. Ils appellent ça « Réunification ». Elle se rappelle du journaliste: « le Cameroun va devenir une république fédérale, le scrutin des 11 et 12 février a parlé : les Camerounais ont massivement voté pour l’unification du Cameroun occidental et du Cameroun oriental ». Mama Madô  n’y comprend pas grand-chose, même si son fils lui a expliqué plusieurs fois que la réunification est un grand évènement pour le pays puisque auparavant, les colonialistes français et britanniques avaient séparé le Cameroun en deux, le 4 mars 1916, après une guerre contre les Allemands. Pendant longtemps, les gens du même village ne pouvaient ni se voir, ni se parler, à moins de disposer d’une autorisation spéciale. Ceux qui avaient subi cette séparation semblaient n’appartenir ni au Cameroun, ni au Nigéria (pays frontalier). La langue officielle n’était plus la même ni d’un côté, ni de l’autre, ce qui créait beaucoup de problèmes. Mama Madô n’y comprend strictement rien, mais elle sait quand même une chose : dorénavant, il n’y aura plus qu’une seule étoile, jaune, sur le drapeau du pays,  « le vert-rouge-jaune ». 1+1=1

51 ans plus tard, Mama Madô se rappelle comme si c’était hier de tous ces évènements, elle se souvient avec beaucoup de clarté des défilés de civils et de militaires, des cris de joie, des foules en liesse, des tubes à succès à la radio. Elle n’a pas oublié la visite du fameux  Monument de la Réunification  au quartier militaire. Elle se rappelle de tout. Absolument tout.

Et voudrait perdre la mémoire.

Mama Madô, 51 ans plus tard, voudrait tout oublier. Parce que 1+1, finalement, ça ne fait pas 1, parce que la réunification du 1er octobre n’a pas eu lieu, parce que l’ancien Cameroun anglophone souhaite une indépendance que l’ancien Cameroun francophone ne peut – ou ne veut ? – pas lui accorder. Parce que son petit-fils de 8 ans rentre chaque soir en pleurs : « On m’a traité d’anglo- anglophone – aujourd’hui ! On m’a dit que c’est parce que j’étais né à gauche ! ». En Angleterre, pays spirituel du Cameroun anglophone, ils conduisent bien à gauche, ce qui a toujours paru insensé. Eh bien, c’est considéré comme une insulte abominable pour un enfant de son âge. Elle voudrait tout oublier parce que le tribalisme et le régionalisme ne font finalement que 1+1+1+1+1+1+1+1+1+1 soit égal à …. Et non plus à 1. Peut – être aussi parce Ahidjo (l’artisan de cette réunion des deux peuples), puis Biya (son dauphin au Palais présidentiel) ont tout fait pour effacer toute trace d’allusion à cet évènement dans la mémoire des Camerounais ce jour-là. Parce que finalement, la «réunification», ce n’était peut –être rien de plus qu’un prétexte pour faire la fête. La «réunification», ça n’existe plus que dans les livres d’histoires, les livres que son fils avait l’habitude de lui lire, du moins jusqu’à ce qu’il disparaisse sans explication. Il paraît qu’«on» l’a vu causer avec le voisin, un partisan du parti de l’opposition. De toute façon Mama Madô n’y comprend pas grand-chose et a cessé de vouloir comprendre. Aujourd’hui,

1er octobre 2012,

Tant qu’elle s’en souviendra, elle célèbrera toujours avec ferveur, dans son cœur ce qui, selon elle, devrait être la seule et unique date adéquate pour célébrer le Cameroun et son peuple. Lorsqu’on lui demande la raison, elle répond en se servant de cette stratégie rhétorique dont seuls les Camerounais possèdent le secret, répondre à une question par une question : pourquoi le 20 mai ?

                                                                                                                                                                                 Ariane Mawaffo

Pour en savoir plus :

http://camerounmonpays.over-blog.com/article-23385352.html

http://prisma.canalblog.com/archives/2009/03/05/15316645.html

http://www.culturevive.com/histoire/independance.htm

https://www.youtube.com/watch?v=qOLuQI8VCwo&feature=related