Retour sur un film sorti l’an passé

Vous avez manqué ce film ? Regardez-le en DVD ou VOD ! « Les Fantômes d’Ismaël » est une œuvre qui m’a marqué par son originalité et sa qualité. Ce film, présenté en ouverture du Festival de Cannes l’année passée, est un chef d’œuvre de mon point de vue, même si certains critiques ont estimé que Desplechin était fatigué et manquait d’inspiration dans cet opus. 

Mathieu Amalric, qui joue le personnage principal, est exceptionnel dans le rôle (qu’on dirait taillé pour lui) d’un cinéaste tourmenté écrivant un film d’espionnage ayant pour héros son frère. Amalric a déclaré un jour que c’est Desplechin qui l’a « inventé comme acteur ». Quant à Charlotte Gainsbourg et Marion Cotillard, les deux actrices principales du film, elles excellent avec des partitions pas si faciles à jouer.

L’ombre de Resnais, une des références « matrices » du cinéma de Desplechin, semble planer sur cet opus, notamment à travers le concept très « Nouvelle Vague » du film qui est, de par sa composition graphique et narrative, une réflexion sur l’art cinématographique et ses modes de formalisation.

Ce film nous plonge, un peu comme chez Resnais, dans un univers sophistiqué. Le style de cette œuvre est toutefois moins retenu que celui du grand cinéaste de la Nouvelle Vague. Le long-métrage déborde de bizarreries et peut déconcerter… mais il est irrésistible – et très écrit. Tout est entremêlé, mais architecturé de manière cohérente. Le rythme est bon, pas de longueurs dans ce récit racontant l’histoire d’Ismaël, un réalisateur cherchant désespérément l’inspiration, qui voit réapparaître soudain, alors qu’il a refait sa vie avec une autre femme, son épouse Carlotta (Marion Cotillard) qui avait disparu depuis vingt ans. Le film contient en arrière-fond une réflexion anthropologique, comme dans quasiment chaque Desplechin.

Les traits formels de cette œuvre sont comme sa trame fictionnelle : multiples et divers, ce qui est plaisant ; l’œil est comblé, comme l’esprit.

Desplechin fait preuve d’une formidable inventivité. Le film est drôle, distrayant, il y a du relief, de l’inattendu. Ce n’est pas terne. Ni abscons.

On s’identifie aisément aux personnages. La peinture des sentiments d’Ismaël, déstabilisé par le retour de sa femme, est très aboutie, très soignée, tout comme la peinture de la peine et des tourments du père de Carlotta, et surtout celle de la jalousie de Sylvia (C. Gainsbourg), la nouvelle femme d’Ismaël, qui est plus que contrariée par le retour de Carlotta, avec qui Ismaël est tenté de renouer.

Le triangle amoureux que présente ce film est à peu près la seule chose de classique qu’on y trouve. Pour le reste c’est le foisonnement baroque qui règne, avec des éléments d’exubérance parfois paroxystiques et une luxuriance ininterrompue.

Le sentiment d’être devant une œuvre baroque tient notamment au fait que le réalisateur entrelace deux histoires ; on a comme une mise en abyme. Desplechin a eu la bonne idée de sertir l’œuvre principale d’un film de genre, ou plus précisément d’un pastiche de film de genre –  l’histoire d’espions façon OSS 117 organisée autour du personnage d’Ivan Dédalus le frère d’Ismaël (joué par Louis Garrel) est délirante et pleine d’humour ; ce récit est bien assorti au film qui l’encadre ; les deux films sont à la fois très différents et très similaires (un bon équilibre).

Les deux histoires semblent rivaliser l’une avec l’autre et faire assaut d’étrangeté et d’excentricité. Leurs trames narratives présentent toutes deux un personnage un peu marginal (Carlotta dans le film principal, et Ivan Dédalus dans le film enchâssé). Le spectateur se demande au début si l’histoire d’Ismaël ne va pas s’effacer pour laisser place au récit d’espionnage, le film s’étant ouvert sur ce dernier. Tout s’entrecroise, et le réalisateur fait exprès de faire se déployer les deux histoires sans les séparer trop nettement.

C’est que ce film est un tissage complexe. La scène où Ismaël joue avec d’innombrables fils tirés entre les reproductions de deux tableaux très connus le dit comme dans un clin d’œil au spectateur.

Cette œuvre comporte une multitude de symboles et de correspondances, liés pour la plupart à la mythologie gréco-romaine : le personnage de Dédalus renvoie à Dédale et son labyrinthe…comme pour indiquer au spectateur que ce film est labyrinthique à dessein et revendiquer ce choix formel;  Le père de Carlotta a pour patronyme Bloom (allusion à Joyce et Ulysse, et donc toujours à la mythologie – par ailleurs Dédalus est aussi, comme Bloom, un personnage d’ « Ulysse » de Joyce… toujours cet enchevêtrement, presque infini !); la timide et un peu prude Sylvia (ce prénom d’origine latine signifie la fille de la forêt ; son personnage évoque la déesse Diane, vierge chasseresse) a dans le film comme pendant Faunia (on pense au faune, cette divinité romaine habitant bois et champs). Ces deux personnages féminins sont tous deux à la fois réservés et passionnés. Autres correspondances : le frère d’Ismaël, tout comme Carlotta, et d’une certaine façon aussi ceux qui composent le récit enchâssé, sont présentés comme semblant ne pas relever de la même réalité que les autres personnages –  ils sont ces fantômes entourant Ismaël.

On relève, à côtés de ces associations d’idées et de ces parallèles, des oppositions : Carlotta s’oppose à Sylvia.

Carlotta a imprimé une marque dans la vie de ses proches par son absence mystérieuse et très longue. Elle est donc une figure qui a un poids particulier. En cela elle s’oppose à Sylvia, la discrète, la modeste (qui n’en reste pas moins la narratrice du film). Carlotta s’impose, elle s’expose aussi, elle est extravertie, n’a pas peur de son corps. Avec cet atout d’une certaine sensualité assumée elle peut vaincre sa rivale ; mais Sylvia a le pouvoir de rassurer. Intégrée à la société, elle est équilibrée, responsable, Carlotta est « à l’ouest ».

Autre opposition : le caractère de Sylvia est aux antipodes de celui d’Ismaël. Sylvia est austère et raisonnable, alors que celui qu’elle aime est désordonné et instable. Carlotta inquiète un peu Ismaël, car contrairement à Sylvia, elle lui ressemble – Qui de Sylvia ou de Carlotta Ismaël choisira-t-il ? Un léger suspense tient en haleine le spectateur jusqu’à ce que le film, à la fin, donne la réponse.

Enfin, Ismaël s’oppose à son frère : l’un est torturé intérieurement et a soif d’apaisement, quand l’autre paraît calme et posé, aborde l’existence avec candeur et simplicité, et cherche dans les voyages l’aventure, l’adrénaline, autrement dit le contraire de l’apaisement. Ismaël cherche à établir une communication avec le monde qui l’entoure au travers de son art, le cinéma, et il peine à y parvenir (il n’arrive pas à finir son film), et la communication est aussi difficile entre lui et les femmes, et plus largement ceux qu’il fréquente ; alors qu’Ivan est un personnage doué pour les langues, qui travaille dans la diplomatie, et donc chez qui le rapport à autrui semble plus aisé. Le patronyme qu’a le personnage du frère d’Ismaël dans le film enchâssé fait l’objet d’une certaine emphase, il est répété plusieurs fois, et ce n’est pas pour rien : Ivan « Dédalus » symbolise le dédale dans lequel est perdu son frère, et pas lui…qui se faufile dans l’existence comme les espions qu’il côtoie – il est à la fois une sorte d’Ulysse, dont il a l’esprit délié, et une sorte de Thésée, car il semble triompher du Labyrinthe (de la vie).

Car l’image du labyrinthe n’est pas seulement présente dans cette œuvre comme un motif structurant la strate formelle du film. Elle occupe aussi l’étage de la réflexion. L’auteur semble vouloir évoquer les méandres de l’existence humaine, nous rappeler que la vie est labyrinthique, qu’elle est un chaos dans lequel on s’efforce de faire de l’ordre.

Plusieurs éléments amusent par leur fantaisie (on est proche de l’humour absurde). Notamment : l’affaire du « syndrome d’Elseneur », une propension à faire des cauchemars, dont Desplechin affuble Ismaël et son frère, qui amène l’idée de ne plus vouloir dormir pour échapper à ses cauchemars et celle d’un médicament contre les mauvais rêves. On relève aussi cette bizarrerie : Ivan et Ismaël n’ont pas de téléphone portable. A noter encore : l’histoire surréaliste de l’amitié entre Ivan et un espion russe qui adore Pollock et écrit sur son art dans une revue ; c’est une loufoquerie de plus au milieu de ce petit monde déjanté et fantasque dont accouche l’écran au fur et à mesure du déroulement de la pellicule.

Les Fantômes d’Ismaël est un film somptueux, bariolé, très élaboré. C’est un merveilleux puzzle romanesque plein d’extravagance, montrant des personnages très typés, enfermés chacun dans leur destin, mais inextricablement liés les uns aux autres.

Raphaël Delbée

Références :

Les fantômes d’Ismaël (A. Desplechin), 2017