Jusqu’au 10 juin prochain, le Théâtre Saint-Gervais nous propose 23 rue Couperin : Point de vue d’un pigeon sur l’architecture, une pièce aussi engagée qu’audacieuse.

23 rue Couperin, c’est l’histoire d’une cité comme on en fait tant en France, racontée par… un pigeon ! Bien plus qu’une pièce de théâtre, c’est à la fois un « poème scénique », comme le dit le metteur en scène, ainsi qu’une fable musicale. Les noms des différentes rues du « Pigeonnier » font office de source d’inspiration pour la musique ; les conversations du quotidien des habitants font office de parole ; le vol des pigeons apporte la poésie à l’ensemble. Si le résultat est plutôt abstrait, demandant une certaine réflexion, il n’en est pas moins touchant. On peut distinguer plusieurs parties distinctes. Tout d’abord, le récit d’une émeute, accompagnée d’effets pyrotechniques saisissants, que l’on doit à Joran Hegi. Ensuite, des bribes de discours et conversations à propos de sujets de société, que l’on peut imaginer perçus par les volatils. En parallèle, Karim Bel Kacem, incarnant un pigeon, se livre à une performance sur scène : il se déplace avec un curieux projecteur muni de cinq lampes au milieu des constructions en bois. Suite à cela, les musiciens de l’ensemble Ictus sortent d’un trou dans le sol de la scène. Enfin, la dernière partie commence avec un lâcher de vrais pigeons sur scène, accompagné par la performance de Fahmi Guerbâa. Comme on le comprend, Le Théâtre Saint-Gervais nous propose là une pièce assez abstraite.

Le début de la pièce peut paraître surprenant : les spectateurs entrent dans la salle et sont immédiatement saisis : face à eux, un empilement de morceaux de bois bouche toute la scène. Le silence se fait petit à petit, même si les gens peinent à comprendre si le spectacle a commencé ou non. Un homme avec un masque de pigeon (Karim Bel Kacem, l’auteur et metteur en scène de la pièce) se dresse sur le devant de la scène, pendant que l’on entend des roucoulements. Un texte racontant la vie de Karim Bel Kacem défile sur un écran au-dessus de la scène. L’obscurité se fait progressivement, un enregistrement sonore capté lors d’une émeute se fait entendre. On perçoit des cris, des lancés de projectiles et des explosions ; derrière la construction en bois, des pétards et fumigènes apportent l’aspect visuel à l’histoire ; on se retrouve immédiatement pris dans une rixe ; le spectateur sent la montée d’angoisse. Celle-ci atteint son paroxysme lorsque des pétards explosent au cœur du mur bâti entre le spectateur et la scène, qui s’écroule dans un grand fracas.

Cet écroulement final sert de vision d’anticipation : en effet, en 2019 est prévu le dynamitage de trois des huit barres d’immeubles qui constituent la cité du pigeonnier, en banlieue nord d’Amiens. Ce nom, plutôt curieux, découle de la genèse de cette banlieue : dans les années 1950, des centaines de pigeonniers ont été déplacés pour construire ces HLM. À noter tout de même que les pigeonniers se sont retrouvés… sur les toits des immeubles. Ainsi, les roucoulements que l’on entend au début représentent « le silence de la cité » : même quand tout était calme et paisible dans les rues, les pigeons se faisaient entendre.

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Œuvre aussi autobiographique que politique, 23 rue Couperin nous plonge au cœur de cette cité, d’un point de vue particulier : celui des pigeons, gardiens des secrets des habitants. Ainsi, pendant la pièce, on peut entendre divers extraits audios : des discours politiques concernant la cité, des conversations entre un jeune homme et sa mère, des dialogues entre dealers et des altercations entre la police et des jeunes qui, bien vite, dégénèrent et tournent en émeute. Les thématiques de la société s’enchaînent : l’immigration, le travail des femmes, le harcèlement de rues, la drogue, la politique du Front National concernant les cités ou encore le fait que la police soit totalement dépassée par les événements.

Ce n’est pas seulement une pièce de théâtre à laquelle nous assistons. En effet, la moitié de la pièce est axée autour de l’interprétation musicale de l’Ensemble Ictus, dirigé par Alain Franco. La mélodie, une réinterprétation des compositions des divers musiciens qui ont donné leurs noms aux immeubles du pigeonnier, brillamment interprétée par les musiciens, sert de support à la performance scénique de Karim Bel Kacem incarnant un pigeon. Par la musique, c’est le parcours de l’émeute qui défile sur scène : sur un écran au-dessus, le parcours dans les rues de la cité est détaillé, et, en fonction, les musiciens jouent de la musique du compositeur.

23 rue Couperin est avant tout une pièce de théâtre contemporain, on peut ainsi vite anticiper la critique qui se contentera de dire « on ne comprend rien ». C’est une pièce où, pour comprendre ce que l’on nous narre, il faudra creuser, prendre le temps de la réflexion. Certes, certains passages peuvent paraître un peu longs ou décousus ; le passage avec le projecteur et les extraits audios de conversations peut faire penser à une introduction un peu trop longue. Mais, bien vite, on se rend compte que compte que la pièce est construite de cette manière. On ne comprend pas toujours tout, mais l’histoire vaut la peine d’être écoutée. À noter les effets pyrotechniques du début qui sont saisissants, immergeant le spectateur dans le monde de la banlieue. La performance finale de l’acteur Fahmi Guerbâa est également louable. En effet, il est rare de voir un texte récité avec tant de force, de conviction et de cœur. Le spectateur reste bouche-bée face à cette interprétation magistrale.

Pour terminer, il est appréciable de voir un théâtre qui ose le pari de proposer une telle pièce. Car, malgré le fait qu’elle ne plaira certainement pas à tout le monde, 23 rue Couperin saura assurément trouver son public. Qu’on adore ou qu’on déteste, cette œuvre ne laissera personne de marbre, et c’est bien là ce qui compte.

Infos pratiques :

23 rue Couperin Karim Bel Kacem, du 30 mai au 10 juin au Théâtre Saint-Gervais.

Mise en scène : Karim Bel Kacem

Avec Karim Bel Kacem, Fahmi Guerbâa et Alain Franco.

Photos : © Isabelle Meister