[28e semaine d’observation : après l’accouchement…]

Note aux sagaces lecteurs : même si cet article paraît (hasard malheureux du calendrier) le 1er avril, Jour mondial du Rire et des Petits Poissons en Papier (ou PPP), il traite d’un sujet GRAVE. Merci d’en prendre compte. Sans blague.

« Le Printemps adorable a perdu son odeur », tels sont les mots sur lesquels votre ethnochroniqueuse préférée[1] est aujourd’hui tombée – sans se faire trop mal, mais comme un cheveu dans la soupe.

Balancés par un Baudelaire affligé d’un spleen chronique, mais aspirant tout de même (dans un perpétuel et implacable mouvement de va-et-vient qui, de nos jours, pourrait passer pour un symptôme alarmant de bipolarité pathologique) à un idéal merveilleusement élevé, ces mots sont ceux d’un vers tiré du poème LXXX de la section « Spleen et Idéal », une des nombreuses digitales empoissonnées du bouquet des Fleurs du Mal.

En alexandrins et rimes embrassées, cette complainte, intitulée « Le goût du néant »[2], thématise le désespoir du poète, face à l’inanité crasse de son existence : incapable de lutter, d’espérer ou de se sortir les doigts du c…, il n’est plus qu’un « vieux cheval dont le pied à chaque obstacle bute. » Résigné, vaincu, fourbu, l’amour, la dispute, le plaisir n’ont pour lui aucun goût. Le Temps l’engloutit minute par minute, « comme la neige immense un corps pris de roideur » –  bref, en un mot comme en cent, c’est la déprime.

La preuve : dans ce Néant à la vacuité hyperbolique, dans cet Hiver d’éternelles afflictions, dans cette Avalanche de spleen et de pensées aussi grises qu’une chaussette oubliée sur le rebord du panier de linge sale, même le Printemps adorable perd son odeur. – Et ça, c’est triste.

Alors que les rayons printaniers percent de leur or encore neuf la trop mince dentelle des bourgeons à peine ouverts ; alors que le ramage des oiseaux discutant la bagatelle le dispute à leur plumage de nuptiales parades[3] ; alors que, sortis d’hibernation, les premiers spécimens d’Homo estudiantis envahissent les pelouses des Bastions, annonçant par leur nonchalance l’arrivée, massive et proche, des troupeaux estivaux qui déserteront le morne enfermement des bibliothèques pour s’esbaudir à l’air libre…[4]

… bref, alors que le Printemps s’installe gentiment sur la Jungle des Lettres, réchauffant ses occupants endémiques et apportant les joies du rhume des foins ou autres allergies éternuantes, force est de constater que tout le monde ne nage pas dans le bonheur. Et ça, votre fidèle ethnochroniqueuse se doit d’en rendre compte.

En effet, à l’instar de Baudelaire, il est un être que l’effervescence joueuse du Printemps laisse indifférent. Un être qui déprime, alors que tout, TOUT devrait lui sourire. Qui ? La question est évidemment rhétorique et ne sert, honnêtement, qu’à nourrir un suspense intenable et heureusement bientôt terminé…

… qui ? L’Homo memorantis – évidemment.

Nous l’avions pourtant laissé, l’auteure le rappelle aux distraits imprudents qui auraient (au mieux) des trous de mémoire et (au pire) oublié de lire le dernier numéro[5] de Journal de Mémorants, dans une situation heureuse : tel Galaad contemplant les mystères du Graal, il était enfin (ENFIN !) parvenu au seuil de sa longue et douloureuse quête. La Terrible Soutenance avait été terrassée… le Mémoire avait obtenu bonne note et autres félicitations chaleureuses. Ouf. Or donc, armé de cette bonne nouvelle et du printemps qui s’en vient, notre Homo memorantis devrait nager dans le bonheur – non ? Non. Horreur, malheur, il est affligé de deux maux dont même Baudelaire n’a pas osé parler dans ses Fleurs : le baby blues… ou pire, la dépression post-partum.

Attestés chez de nombreux spécimens de Memorantis, toutes Facultés et Départements confondus, le baby blues et la dépression post-partum sont les résultats de trop nombreux mois passés : 1) sur le même sujet d’étude, 2) sans beaucoup dormir, 3) dans le stress, 4) dans un unique but et 5) avec beaucoup TROP de tâches à effectuer. Ainsi, dès lors que l’objectif est rempli, que le Mémoire est écrit, soutenu et noté, le Mémorant se retrouve, tel un poète baudelairien, face à un problème insoluble : le Néant de son nouveau mode de vie. Généralement, le processus se fait en deux ou trois temps, successifs et de durée variable selon les individus concernés[6].

A. L’enthousiasme galopant. – Adieu recherches, rédaction, lectures ; adieu bibliographie, corrections, prise de notes ! Sa quête achevée, l’Homo memorantis se retrouve soudain face à une fantastique liberté : il peut sortir au grand air, écumer les bars, renouer avec les vieux copains, consacrer du temps à ses plantes vertes, apprendre le tibétain ancien ou se passionner pour la cuisine végétarienne… il a du TEMPS ! Et ça, c’est un vrai luxe dont il compte bien profiter.

Hélas, l’euphorie post-accouchement qui clôt la longue aventure du Travail de Mémoire est de courte durée. Arrive bientôt…

B. Le baby blues. – Malgré cette liberté fraîchement retrouvée, l’Homo memorantis commence lentement à douter. Des soirées trop arrosées, des repas trop riches lui font perdre l’équilibre monastique qu’il s’était imposé pour mener sa quête à bien. Les bibliothèques lui manquent, avec leurs sous-mains tâchés, leurs prises trop peu nombreuses et leur microcosme étonnant (au sein duquel il avait noué des liens d’amitiés très fort). Les pauses cafés où il se serrait les coudes avec d’autres Mémorants ne sont plus qu’un souvenir… même son PALM n’a pas répondu à son mail de remerciements. Privé de sa raison d’être (le Travail de Mémoire), le Memorantis doute de lui-même : confusément encore, il sent qu’il lui faudra changer d’état et, au prix d’une lente métamorphose, quitter sa chrysalide de Mémorant pour devenir… autre chose. Mais quoi ?

Intervient alors…

C. La dépression post-partum. – Si, bien souvent, l’état de baby blues n’est que transitoire, il arrive que les angoisses se fassent plus pressantes et que l’Homo memorantis n’arrive pas à s’en dépatouiller. Incapable de voir au-delà de sa condition de Mémorant, incapable de se projeter hors de l’écosystème familier de la Jungle des Lettres (qu’il devra, hélas, bientôt quitter – sauf cas exceptionnels !), il sombre dans la dépression. Et c’est là que le Printemps adorable perd toute son odeur.

Couramment observé, ce phénomène n’a (dans la majorité des cas) heureusement pas de conséquences fâcheuses (en dehors d’une humeur de chien envers l’entourage proche). Bientôt, l’Homo memorantis remet pied à l’étrier et, repoussant les doigts crochus du spleen avec une résolution presque trop naïvement optimiste, se tourne vers un nouvel idéal : la Vie Après L’Uni – communément nommée dans le jargon, VALU. Pour atteindre ce nouvel objectif, le Mémorant aura encore deux étapes à parcourir : ses derniers Résultats de la Session (la remise des notes, pour les néophytes) et la Cérémonie de Remise des Diplômes.

Après, et après seulement, il pourra tourner son esprit vers un nouvel idéal et, à l’instar de Baudelaire dans ses bons jours, déclamer sereinement :

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes ![7]

[Dans le prochain numéro : l’Homo memorantis et les Résultats de la Session.]

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] Qui, une nouvelle fois, est heureuse de débuter en optant pour une narration à la 3e personne du singulier.

[2] Pour les curieux-ses (ou celles et ceux condamné-e-s à préparer un examen d’analyse de texte pour la prochaine session), v. la très bonne édition critique, parue au Livre de Poche et préfacée par le poète Yves Bonnefoy

[3] Oh, une licence poétique !

[4] Patient lectorat, excuse donc l’auteure, qui se sentait aujourd’hui l’humeur poète… !

[5] http://www.reelgeneve.ch/27-graal-lhomo-memorantis-et-la-fin-de-la-queste/

[6] À noter cependant qu’aucune étude statistique sérieuse n’a encore été effectuée sur cette thématique, le baby blues et la dépression post-partem du Memorantis restant encore largement tabous, principalement pour des raisons culturelles et sociales. Cependant, des observations montrent que le Mémorant n’est pas le seul à souffrir de cette affection : l’Homo Doctorantis est, lui aussi quoiqu’à un degré bien supérieur, victime des mêmes symptômes, une fois sa sacro-sainte Thèse achevée…

[7] Charles Baudelaire, « Élévation », poème III de « Spleen et Idéal », in Les Fleurs du Mal.