[29e semaine d’observation : prendre son mal en patience.]

« Patience et longueur de temps / Font plus que force ni rage », déclarait avec un aplomb indéniable et une mauvaise foi sans pareille Jean de La Fontaine à son éditeur, en 1667.

Ce dernier (l’éditeur, pas l’homme de lettres), tout empli d’espérance naïvement désabusée et d’impatience vaguement colérique[1], attendait en effet la livraison déjà-très-en-retard du livre II des fameuses Fables du sieur La Fontaine. Le manuscrit, dont l’édition était hypothétiquement projetée pour l’an de grâce 1668, aurait dû être prêt pour hier-voire-le-jour-d’avant-le-jour-d’avant, mais La Fontaine tardait à remplir ses engagements scripturaux.

Ce comportement du « systématiquement en retard », sans être l’apanage des auteurs occupant – fort heureusement pour eux – le haut du panier de ce que les critiques nomment « le champ littéraire mondial », se constate néanmoins chez eux avec une récurrence désespérante : preuve en est, par exemple, Honoré de Balzac (dont la plume valait heureusement mieux que le prénom), qui proposait en 1842 un avant-propos à la première édition de sa Comédie Humaine. Arrivé trop tard, l’Avant-Propos sera finalement envoyé en supplément aux lecteurs ayant souscrit pour recevoir la Comédie Humaine… Soulignons au passage que À la Recherche du temps perdu de Proust ne traite pas du tout d’un « devenir écrivain » – mais bien de retard récurrent et de procrastination pathologie. CQFD[2].

Ainsi donc, devant les véhémentes protestations d’un éditeur en mal de zenitude, serait née la bien célèbre maxime de La Fontaine : « Patience et longueur de temps / Font plus que force ni rage. » Suite à cette contestable pirouette, La Fontaine s’est d’ailleurs pris ce qui est nommé, dans le subtil jargon du monde éditorial, un coup de pied au cul – métaphorique ou pas, l’histoire ne le dit pas. Son insolence, si elle n’a point évité souffrances et autres courbatures à son fessier littéraire, aura toutefois permis à La Fontaine de remettre plume à l’étrier, et de livrer comme prévu son manuscrit à la date dite. Ouf.

En 1668 paraissait donc le livre II des Fables, qui contenait de manière fort heureuse l’histoire « Le Lion et le Rat », dont la présente maxime clôture bien à propos les vers.

Cette anecdote, étrangement méconnue des histoires littéraires comme des plus éminents spécialistes, fera dès lors le bonheur de tous ceux qui 1) doivent se vouer à la déesse Patience par la faute d’autrui[3], 2) se retrouvent dans l’hypocrite situation de devoir justifier par une argumentation oiseuse une tendance à la procrastination crasse[4], et permettra ainsi de démontrer que oui, « les GRANDS auteurs étaient aussi des glandeurs qui n’en fichaient pas une rame, donc, j’ai AUSSI le droit d’avoir du retard ».[5] – Taper sur les doigts de ceux qui procrastinent et appliquent au retard la notion philosophique bien connue de l’éternel retour ne sert donc à rien. La Patience fait tout.

Les perles irrégulièrement inégales de la sagesse populaire en fournissent d’ailleurs la preuve irréfutable. Égrainant le chapelet profane de ces règles de conduite vénérablement traditionnelles, l’ethnochroniqueuse rigoureuse trouvera nombres d’occurrences proverbiales soulignant l’importance fondamentale de la Patience – dans toutes les situations et de manière directe ou métaphorique : prendre son mal en patience, patience est mère de vertu, tout vient à point à qui sait attendre, qui trop se hâte reste en chemin, il faut donner du temps au temps, hâte-toi lentement… autant d’odes à la Patience, au retour sur soi, à la maîtrise.

« Et l’Homo memorantis, dans tout ça ?! », va demander l’intelligent lecteur (qui vient quand même de se payer une dissertation sur les vertus du lâcher-prise). « Patience ! », répondra l’auteure[6] – « on y vient, on y arrive. »

Venons-y donc. Nous avions ainsi laissé le Memorantis dans la situation peu envieuse de celui qui n’a plus de but dans la vie : son sacro-saint Mémoire achevé, passés les premiers jours de jubilation éthylique et d’odes à la liberté, il sombrait dans les méandres poisseux d’une collante morosité. Errant sans espoir, il succombait lentement à ce que nombre de jeunes mères (ou de jeunes pères ayant pratiqué avec succès un des plus beaux exemples de rétablissement d’égalité entre les sexes : la couvade) : le baby blues… qui pouvait empirer jusqu’à devenir une redoutable dépression post-partum.

Fort heureusement, un événement va tirer le Mémorant de son apathie post-rédactionnelle : les Résultats de la Session. Enfin, ENFIN ! L’Homo memorantis prendra la pleine mesure du prix de ses efforts puisque, non content de savoir qu’il est parvenu à vaincre la Terrible Soutenance, il saura quelle note lui est attribuée. Et ça, c’est drôlement chouette pour le moral (enfin, normalement).

Suivons donc un Memorantis lambda dans cette découverte capitale et, habilement camouflée en boîte de trombones, observons les diverses phases par lesquelles il passe dans son périple jusqu’aux Résultats de la Session…

… pourtant, souvenons-nous auparavant de La Fontaine et de sa maxime : « Patience et longueur de temps / Font plus que force ni rage ».

Ainsi, pour ménager non seulement un suspense intenable et un emploi du temps surchargé[7], l’auteure de cette présente ethnochronique coupe ici court à cette empirique démonstration. La suite la semaine prochaine, pour une observation « en milieu naturel » du Mémorant attendant les Résultats de la Session. Patience !

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] Ce qui, en soit, est un comportement fréquemment observé aux seins des diverses populations d’éditeurs.

[2] Dans un souci d’égalité de la représentation littéraire, l’auteure tient ici à faire appel à des contributeurs externes, capables de lui fournir d’autres exemples de procrastinations littéraires, à travers le monde. Merci d’avance.

[3] Les éditeurs, les rédacteurs en chef, les colocataires ou les usagers du Bureau des Automobiles.

[4] Ainsi, cette maxime est, par exemple, à préconiser en cas de travail d’attestation non rendu ou d’exposé préparé en retard. L’auteure décline évidemment toute responsabilité en cas de problèmes consécutifs liés à l’utilisation de cette tactique discursivement discutable. ABE.

[5] Ces paroles, rapportées avec l’exactitude monacal d’un scribe cistercien, ont été empruntée par votre ethnochroniqueuse à l’un de ses maîtres à penser du Secondaire.

[6] Avec, il faut bien le noter, une jubilation toute narcissique à l’idée d’avoir fait un trait d’humour si mauvais…

[7] Qui aurait, certes, été moins rempli si l’auteure n’avait pas pris la peine de disserter longuement sur La Fontaine, c’est vrai.