[30e semaine d’observation : ne pas détériorer le matériel.]

« La technologie, c’est beau… quand ça marche ! », auraient pu s’exclamer (de concert quoiqu’à plusieurs siècles de distance) Christophe Colomb et Alan Turing – le premier ayant des soucis non négligeables avec sa boussole, le second s’arrachant les cheveux face à la machine Enigma.

En effet, à travers le chapelet des ans qui passent dans le gosier de la chronologie comme les cacahuètes dans celui de l’apérophile[1], nombreux ont été les infortunés découvreurs, inventeurs, avant-gardistes, scientifiques ou simples quidams (mais oui, même eux !) à avoir maudit une technologie… qui ne marchait évidemment jamais, jamais au bon moment (soit, quand on en a le plus besoin) ! Christophe Colomb, donc, prisonnier des affres d’une boussole indiquant désespérément l’Ouest (sans prendre la peine de lui préciser qu’en effet, entre les Indes orientales et la vieille Europe, il pouvait éventuellement y avoir ce petit détail géologique qu’on nomme un « continent ») ; Alan Turing, également, presque impuissant devant les calculs sadiquement tarabiscotés de la machine Enigma, utilisée par les forces militaires allemandes pour le chiffrement et déchiffrement d’informations aussi sensibles que vitales[2]. Ces exemples paraîtront peut-être – un mea culpa en règle s’impose – aussi rhétoriquement discutables que vainement capillotractés et l’auteure, dans un sursaut d’éminente modestie, le reconnaîtra aisément. Il n’empêche, les exemples abondent et la technologie (qu’elle serve à imprimer un document, battre les œufs en neige, coordonner une mission d’infiltration ou envoyer une fusée sur la Lune) trouve très souvent des limites malheureuses lorsqu’on en a le plus besoin. N’en déplaise aux technophiles convaincus, les membres d’équipage de la mission Apollo 13 peuvent en témoigner.

Sans chercher si loin, plongeons-nous, sagace et très-estimé lectorat, dans une mise en situation qui accréditera la situation initiale de notre incipit : « La technologie, c’est beau… quand ça marche ! ». Dès lors, adaptons cette maxime au fondamental objet de cette ethnochronique : l’Homo memorantis.

Lors de notre dernier numéro, nous l’avions en effet lâchement abandonné dans les méandres d’une étape fondamentale de son aventure académique : en pleine attente des Résultats de la Session. Étape cruciale s’il en est, dont la simple évocation fera frémir les poils de nez du moindre Homo academicus estudiantiis – l’attente, la douloureuse attente. Habilement déguisée en boîte à trombones, votre ethnochroniqueuse préférée s’est sérieusement investie pour ne pas avoir froid aux yeux et, dans un sursaut de courage scientifique, a poussé la porte de l’antre d’un Memorantis, en pleine expectative face à l’arrivée imminente des Résultats de la session.

Observons-le donc.

Après avoir surmonté les affres très légèrement désespérantes d’une dépression post-partem plus ou moins légère, conséquences malheureuses d’un surinvestissement d’ego / temps / moyens / intellect / affect / rayez-la-mention-inutile dans la quête du sacro-saint Travail de Mémoire, l’Homo memorantis s’est gentiment embarqué dans la torpeur bienheureuse (mais légèrement anxiogène) de celui qui n’a plus qu’à attendre qu’une manne céleste lui tombe toute cuite du ciel : rien ne sert de courir, les Résultats de la Session arriveront à point et de toute manière, il est trop tard pour influer dessus. CQFD.

Du moins, au début. Car au fur et à mesure de l’avancée de la date fatidique (qui, avec la lenteur d’une tortue prenant en chasse une laitue romaine, se rapproche inexorablement de son but), le Memorantis perd de sa superbe et se met à douter. Il passe ainsi par trois phases – aussi successives que variables, selon les individus observés :

  1. – Le « je m’en foutisme ». Ou la théorie du « tout-va-bien-je-ne-m’inquiète-pas-du-tout ». Stratégie d’évitement bien connue dans le domaine académique, et à tous les échelons de la hiérarchie alimentaire. Vise à faire croire qu’on maîtrise la situation, en prétendant ne pas paniquer devant un événement de toute manière non-maîtrisable (et qui donc, logiquement, ne devrait pas susciter de crainte car, de toute manière, on ne peut RIEN y faire).
  1. – Le doute latent… mais quand même dévorant. Symptômes multiples : questions apparemment anodines posées à l’entourage amico-familial et visant à créer un cercle d’auto-rassurement (« mais tu as bien assisté à la Soutenance, non ? alors à ton avis, c’était bien ? », « oh, je pense que ça devrait aller. Ça devrait aller, pas vrai ? », etc. etc.) ; comparaisons avec d’autres Mémorants sur le mode « je-pense-vraiment-que-j’ai-fait-mieux-non ? » ; mails anxieux envoyés au PALM[3] (qui sait très bien quelle note a eu l’Homo memorantis, mais ne fournit pas l’information – ce serait trop facile).
  1. – L’angoisse monomaniaque. Autrement dit, la phase aiguë des symptômes de l’attente. Procède d’un crescendo de longueur variable : paroxysme de la psychose. Signes alarmants : harcèlement de l’entourage, du PALM, des secrétaires de la Faculté (« mais vous êtes SÛR-E que la date de la Remise, c’est bien celle-là ?! »), des congénères Memorantis, des animaux de compagnie et même des plantes vertes ; relecture frénétique du Travail de Mémoire, dans une tentative absurde de se rassurer sur la valeur du boulot accompli (ce qui ne donne, au final, qu’une liste exponentielle de fautes d’orthographe qui n’avaient pas été remarquées avant et qu’il est de toute manière inutile de corriger) ; insomnies et tocs en tous genres (relire sa bibliographie secondaire, hanter les bibliothèques d’un air hagard, etc.). Bref, c’est la merde.

Pourtant, les choses étant (malgré tout) bien faites, le Jour-J arrive – avec l’air de celui qui s’est fait désiré et s’en tamponne franchement le coquillard. Enfin, les Résultats de la Session, c’est pour aujourd’hui ! Habilement dissimulée en boîte à trombones, votre ethnochroniqueuse assiste à la scène.

Étape 1. – Le Mémorant est confiant : il a appelé trois fois le secrétariat, a relu sept fois l’annonce officielle sur le site internet de l’Université et, par précaution, a pris la peine de demander confirmation à des congénères moins paniqués que lui. Les Résultats, c’est aujourd’hui ! Il allume son ordinateur.

Étape 2. – La machine (une marque à la pomme, à la poire ou autres fruits du verger) ronronne. Normal, c’est le démarrage. Ronronne encore. Crachote et tousse comme un chat arthritique. L’Homo memorantis repousse vaillamment la panique et prie pour éviter un écran bleu. Ou pire.

Étape 3. – C’est bon, la brave petite bête s’est allumée. Ouf. Le Memorantis met volontairement de côté la sueur froide qui lui colle les mains et le fait sentir comme un chameau après deux allers-retours sur la Route de la Soie. Bon. On y va.

Étape 4. – « Réseau indisponible ». Comment ça, INDISPONIBLE ?! C’est une blague. Là, le Mémorant bondit, fonce sur le routeur du wi-fi, vérifie les câbles, retape le mot de passe, relance une recherche, envisage d’appeler son fournisseur Internet et de le maudire sur trente-sept générations (au moins), envoie dans les roses les colocataires familiaux / amicaux / animaux qui osent lui demander ce qui ne va pas. Non mais !

Étape 5. – Alors que l’Homo memorantis s’est résigné à aller cherche le câble Ethernet qui dormait quelque par dans un carton poussiéreux, le réseau ressuscite. Alléluia !

Étape 6. – Enfin sur le portail de l’Université. Après cinq tentatives pour rentrer mot de passe et identifiant (pas évident avec des mains tremblantes), le Memorantis accède à son compte. Un peu plus et il défonçait le clavier. Au bout de sa souris, il y a les Résultats tant espérés et…

Étape 7. – « Page indisponible ». L’ordinateur rame, l’écran est désespérément bloqué sur la même page, des myriades d’Homo academicus estudiantiis doivent être en train de convoiter les Résultats de la Session, le réseau est surchargé, c’est la Bérézina, Waterloo morne plaine, Alésia, la campagne de Russie et même pire. Le Mémorant hésite entre s’arracher les cheveux, balancer son ordinateur, commettre un génocide, devenir ermite, pleurer. Selon les individus, la solution varie – mais généralement, les pleurs sont de mise.

Étape 8. – Soudain, un mouvement ! La page, la page qui le sépare de ses résultats, la page qui contient toutes les improbables espérances de sa modeste vie académique frémit… elle charge !!! Quelques secondes séparent encore l’Homo memorantis de la note de son Travail de Mémoire… il va savoir… il va…

Étape 9. – « Batterie faible. Extinction immédiate ». Tout est dit : R.I.P., fidèle ordinateur. La vie est un éternel recommencement et la technologie, c’est bien quand ça marche. CQFD.

Après bien des aventureuses circonvolutions, le Memorantis arrivera (évidemment) à s’approprier enfin (enfin !) ses Résultats de Session. Et là, là, il pourra (au choix) exulter, se réjouir, pleurer, crier, danser sur place, chanter (faux)… car il a réussi, oui, enfin ! Ne lui reste plus, pour tourner la page de cette grande aventure qu’est le Mémoire, qu’à assister à la Remise des Diplômes… avant de se lancer, tambour battant et cheveux au vent, dans la Vie Après L’Uni.

Vivement les petits fours et le champagne !

[Dans le prochain numéro : l’Homo memorantis et la Remise des Diplômes]

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] À partir d’une certaine heure et d’un certain degré de fatigue (et de stress, et de travail en retard, et de mauvaise hygiène alimentaire), la modeste auteure de votre ethnochronique préférée se rabat sur des métaphores aussi douteuses que peu canoniques. Veuillez l’excuser, bien-aimé lectorat.

[2] Parce que, parfois, il convient de lever un peu le nez des ouvrages académiques, l’auteure (décidemment toujours à la 3e personne du singulier !) ne peut que conseiller à ses lecteur-trice-s un petit délassement cinématographique, au cas où le nom d’Alan Turing leur serait (par un honteux hasard !) malheureusement inconnu : Imitation Game, de Morten Tyldum (2014).

[3] L’auteure offre une carotte (soit, tout ce qui lui reste dans son frigo) à celle ou celui qui donnera en premier la traduction exacte de l’acronyme PALM. À vos marques…