[31e semaine d’observation : profiter, profiter, profiter !!!]

« La ligne en zig-zag est le plus court chemin entre un point A et un point B », auraient pu déclamer, sans sourciller ni même s’interroger : a) un géomètre particulièrement mauvais en dessin / calcul / les deux ; b) un dislexique s’embarquant dans une joute philosophique avec son GPS ; c) un Homo memorantis ès Lettres.

Hé oui ! Sagace et estimé lectorat de cette modeste ethnochronique ! À la veille des examens estivaux de l’an de grâce 2016[1], alors que Journal de Mémorants aborde son AVANT-DERNIER NUMÉRO (après trois ans de travail acharné, il est temps de signaler ce moment historique par des majuscules, avant de tristement raccrocher son tablier), il faut bien dresser ce très sérieux bilan. D’une manière rigoureusement scientifique et en se basant sur un corpus pléthorique de données empiriques, relatives au biotope observé ainsi qu’à son intime constitution formelle et thématique, concluons ensemble : le parcours d’un Homo estudiantiis ès Lettres – et, davantage encore, d’un Homo memorantis ès Lettres, tous départements / disciplines / plans d’études que recouvrent ce terme, c’est quand même un peu la croix et la bannière.

Car enfin, si le Memorantis peut – raisonnablement, quoique parfois dans un accès d’optimisme fleurant l’idéalisme nourri au bon lait de chèvre des contes pour enfants – savoir de quel point A il part… et, dans un même temps, espérer – d’une manière tout aussi raisonnable, quoique confinant ici davantage à l’auto-illusion pathologique sur la bonté du monde, sa grandeur d’âme et sa potentialité certaine à servir de refuge aux licornes[2]… donc, si le Mémorant peut raisonnablement quoiqu’en ne se basant pas sur des données empiriques mais sur son propre ressenti, son espérance personnelle (erreur, erreur !)… si l’Homo memorantis, enfin, peut à peu près savoir d’où il part (le point A) et où il va (ou veut) arriver (le point B)…

… ben le reste, c’est un peu l’inconnu. La galère, le cheni. Bref. Le GROS BORDEL[3].

Transposons, si vous le voulez bien et pour une compréhension plus aisée des masses lectorales peu au fait de ces subtilités ethnographiques, ce bilan dans une métaphore parlante.

Le parcours du Memorantis ès Lettres, d’un point A à un point B, c’est la ligne en zig-zag qui, tracée par la règle joueuse du destin, passe, indifféremment et sans aucune logique (ce serait trop facile), du point A au point F, au D’, π, I2 ou W’’, avant d’arriver FINALEMENT à B. En transposant ce parcours semé d’embûches académiques (problèmes institutionnels, relationnels, conceptuels, et on en passe et des meilleurs) dans un cadre de représentations historico-culturelles, disons que le parcours du Mémorant pour atteindre son sacro-saint Travail de Mémoire et obtenir son diplôme de Master, c’est Christophe Colomb sans boussole, Indiana Jones jeté dans la jungle sans chapeau ni fouet (même pas un pantalon !), Napoléon confondant Waterloo-morne-plaine et La Chaux-de-Fonds…

Vous l’aurez compris, le parcours d’un Memorantis, d’où qu’il vienne et quel qu’il soit, est pavé de bonnes embuches et semé de mauvaises intentions.

Or donc, voici à quoi songent nos spécimens d’Homo memorantis ès Lettres, seuls ou réunis en petits groupes selon de alchimies amicales complexes, dans le grand hall d’Uni Dufour qui accueille, comme chaque année et avec la régularité hyperbolique d’un coucou suisse, la Remise des Diplômes de la Faculté des Lettres. Au programme : champagne, petits fours et autocongratulations – on a sué comme des bêtes de somme pour en arriver là, autant profiter. Flûte.

Autour des Mémorants gravitent, dans une révolution relationnelle parfaitement réglée, d’autres espèces endémiques du biotope académique des Bastions : Homo Bachelorantis venus se réjouir du chemin parcouru (en oubliant peut-être trop vite celui qu’il RESTE ENCORE à parcourir), Homo profesoris venus féliciter leurs protégés ou prendre un bon bol d’air à la source des réseautages en tout genres, PALM[4] heureux d’être enfin débarrassés des corrections des mémoires… sans oublier, les « pièces rapportées » qui s’intègrent, pour l’occasion et une durée limitée, dans ce petit microcosme indépendant : les colocataires familiaux, parents, fratries et autres amis venus féliciter l’Homo memorantis – et chaleureusement. Il faut bien, après des mois passés à subir les revirements psycho-sentimento-académico-relationnels desdits Memorantis.

Bref, tout le monde est heureux dans le meilleur des mondes.

On a une flûte de champagne à la main et un diplôme dans l’autre, les petits fours sont fameux, l’Hydre du Mémoire est vaincue… et on ne pense pas – surtout pas – encore à ce qui vient après : la Vie Après L’Université (ou VALU). Ce sera pour demain, quand on aura la gueule de bois et qu’on sera redescendu sur terre.

Pour l’instant, l’Homo memorantis savoure le chemin parcouru – sa ligne en zig-zag, qu’il a patiemment vaincue.

[Dans le prochain et DERNIER numéro : l’Homo memorantis et la Vie Après L’Uni.]

Magali Bossi,

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] L’auteure, qui plussoie sa 3e personne du singulier, tient ici à exprimer sa plus GRANDE sympathie à tous ses lecteur-trice-s qui doivent, cette session encore, s’astreindre au délicat et ô combien déprimant exercice des examens. Pour les autres (ceux qui n’auraient pas à pourfendre l’Hydre haïe)… profitez, bande de veinards ! Mais ne frimez pas trop.

[2] C’est bon, vous suivez ?

[3] Souvent, mais pas toujours. Il est possible que l’auteure, dans un sursaut dramatique sur-joué, force un peu le trait à la manière des meilleurs blockbusters américains.

[4] Sérieusement, vous avez encore besoin d’une traduction ?! V. ici et et encore là. Non mais !