[32e semaine d’observation : se projeter… sans paniquer.]

« Espace, frontière de l’infini vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d’autres civilisations et au mépris du danger, reculer l’impossible… »

Sur ces mots, à la fois énigmatiques et redoutablement accrocheurs[1], s’ouvraient les septante-neuf épisodes de la série, originale et télévisée, Star Trek. Créée par le génialissime Gene Roddenberry (de son vrai nom Eugene Wesley Roddenberry – OUI, on le remercie d’en avoir changé et NON, on ne se moquera pas de lui : critiquer un créateur pareil s’avérerait profondément illogique, tout en étant, au mieux, pathologiquement irrespectueux[2]), elle accaparait le petit écran de 1966 à 1969 et maintenait ses spectateurs en haleine en leur offrant une dose d’aventures dans l’espace.

Car c’est là, oui, cher lectorat de cette très scientifique ethnochronique, que se déroulait la diégèse : l’Espace (avec un grand E parce qu’il le vaut bien), endroit infini et effrayant, peuplé de mondes inconnus que l’USS Enterprise NCC-1701 (fleuron de la flotte Starfleet) se proposait d’explorer.

Mais alors, alors… après presque une demi-page (et deux notes qui ne veulent rien dire) de blablatages proprement geek et beaucoup trop science-fictionnesques[3] pour un public épris de sérieux et de rigueur académique…

… alors pourquoi est-ce que la très compétente ethnochroniqueuse de Journal de Mémorants nous parle de ça pour le dernier numéro de sa chronique ? vous demandez-vous sans doute (et vous aurez bien raison). En quoi tout ça fait avancer d’un broc un schmilblick dont les tenants et aboutissants sont encore bien (trop) obscurs ?[4]

L’Espace – l’immensité inconnue de l’Espace, estimé lectorat.

L’Espace, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, c’est justement ce qu’il reste à présent à nos différents spécimens d’Homo memorantis : une fois le dragon de la Soutenance terrassé sans pitié[5], une fois la sacro-sainte Quête du Travail de Mémoire achevée[6], une fois le PALM comblé[7], les résultats obtenus[8] et le champagne savouré (ou bu ou goulot, c’est selon) comme il se doit[9], le Memorantis, heureux du travail accompli, va se retrouver devant une QUANTITÉ INFINIE d’Espace – à la fois A) temporel, B) géographique et C) potentiel.

Un nouvel univers, inconnu jusque-là, s’offre à lui : celui de la Vie Après L’Uni – ou VALU.

Avant la moindre explicitation par l’exemple, un détour explicatif, concordant, raisonné et stratégiquement subdivisé en trois axes principaux éclairera la lanterne encore clignotante des plus sceptiques lecteur-trice-s. Or donc, voici.

Armé de son tant désiré diplôme de Master, l’Homo memorantis ès Lettres, ayant à présent parachevé l’œuvre de toute une (courte) vie académique – à savoir, son sacro-saint Mémoire – se retrouve devant une situation particulièrement nouvelle pour lui : les présupposés dirigeant son existence étant remplis, il se retrouve au pied du mur, contraint d’opérer un changement complet de paradigme.

Cette conclusion découle de trois observations préalables :

  1. – L’accomplissement de son Travail de Mémoire le place devant une quantité infinie d’Espace temporel: comment, dès lors, occuper ses journées ? N’ayant plus de but vers lequel tendre, le Memorantis se surprend presque à errer comme une âme en peine[10].
  2. – De plus, la réalisation de la Quête implique également nombres de questionnements rattachés à l’Espace géographique: détaché de toutes obligations académiques envers son biotope de départ (le Jungle de l’Université et, plus précisément, le bout de forêt touffue abritant sa Faculté et son Département d’attache), le Mémorant ès Lettres prend lentement conscience que NON, le Parc des Bastions et le microcosme universitaire genevois ne sont PAS une fin en soi. Le monde est vaste, bien vaste – et rempli de lieux inconnus à explorer.
  3. – Ces deux premières prises de conscience ouvrent dès lors la porte à une conclusion fondamentale, dont découlera le changement complet de paradigme précédemment évoqué : l’Homo memorantis a désormais à sa disposition un Espace potentiel infini, qui lui offre des possibilités d’avenir aussi diverses que variées… aussi exaltantes qu’effrayantes !

De cette approche raisonnée en trois axes découle une constatation sans appel : pour continuer son chemin sur la route périlleuse et semée de petits-cailloux-qui-tordent-les-chevilles-tout-en-se-glissant-dans-les-chaussures de la vie, le Memorantis doit changer de paradigme – ce qui signifie, fondamentalement et irrévocablement, quitter le biotope qui l’a accueilli pour la majeure partie de son parcours d’Homo estudiantis, du Bachelor au Master.

Bref. Le Mémorant s’apprête à quitter la Jungle de l’Université pour pousser le portail grinçant du vaste monde.

Pour beaucoup, ce nouvel objectif prend peu à peu la place fondamentale qu’occupait jusque-là le sacro-saint Mémoire : une nouvelle Quête accapare l’Homo memorantis – celle du meilleur moyen de mener à bien sa VALU, la Vie Après L’Uni.

La description détaillée des stratégies, des luttes et des méthodes mises en place pour remplir les objectifs exigeants de la VALU excédant de beaucoup les buts théoriques, méthodologiques et empiriques de Journal de Mémorants, votre ethnochroniqueuse préférée ne peut (hélas et elle s’en excuse) fournir de données scientifiques possédant l’exhaustivité nécessaire à une approche logique de la question.[11]

Toutefois, certaines pistes glanées directement sur le terrain d’observation (lieu où s’ébattent encore, et pour quelques jours trop courts, les Memorantis devant bientôt déserter le biotope) peuvent être suggérées.

Ainsi, différentes approches catégorielles de stratégies face à la VALU imminente semblent apparaître, parmi les populations des Mémorants en Lettres :

A. – Les aventuriers. Ceux qui, en gros, en ont (et pour faire poliment) « ras le cigare de tous ces trucs ». Eux, ils veulent la Vie, la Vraie, avec de grands V majuscules s’il vous plaît. Si on leur demande, ils partiront volontiers en Ouzbékistan sub-fluvial, dans les jungles reculées du Pérou inférieur ou peut-être chasser le serpent tueur en Australie septentrionale. Tout, plutôt que des bouquins.

B. – Les rêveurs. Leur caractéristique ? Ne pas trop se projeter. La VALU, c’est encore loin. Et si on pouvait les laisser souffler un peu sans trop les emmer… bêter avec des questions idiotes, ce serait gentil, merci.

C. – Les planificateurs. L’antithèse complète des rêveurs. Eux, ils sont déjà inscrits dans trois Hautes Écoles, deux formations approfondies et un complément de Master. Juste au cas où. Après, on évitera de leur dire que le climat professionnel dans l’enseignement ou le journalisme est mauvais. Faut savoir garder ses illusions.

D. – Les électrons libres. Ceux-là constituent sans doute la catégorie (à ce stade précoce des observations) la plus intrigante. Ils ne font rien comme tout le monde… et le revendiquent. Leurs envies pour la VALU ? Partir élever des chèvres dans un élevage biologique en Aveyron, se passionner pour l’apiculture, partir en retraite méditative dans le Kerala du Sud-Est, apprendre à cultiver les simples dans un monastère cistercien ou s’enfermer à double tour pour écrire le prochain Prix Goncourt. Mais oui.

Et finalement, il y a aussi…

E. – Les Masochistes. Eux, ils ont décidé que la VALU, ce n’était pas pour eux. Eux, ils aiment bien leur biotope d’origine : ils s’y sentent incroyablement à l’aise et ne veulent définitivement pas en changer. Qu’elle soit genevoise, suisse, francophone ou internationale, la Jungle universitaire, c’est leur milieu. Et ça tombe bien, puisqu’ils ont une nouvelle Quête pour la Connaissance sur le feu : le Doctorat.[12]

À ces Homo memorantis ès Lettres, quels qu’ils soient et où qu’ils voguent dans l’infini de l’Espace qui s’offre à eux, souhaitons-leur bien du courage… et bon vent pour la VALU ! Vers l’infini et au-delà…!

[Pour le prochain et dernier DERNIER numéro : une conclusion à Journal de Mémorants.]

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

[1] Pour peu que l’on soit A) un aventurier compulsif atteint du syndrome de la bougeotte, B) un scientifique chevronné prêt à repousser ses limites (et celles de ce qui est, actuellement/raisonnablement/communément, admis), C) un geek maladif passant l’été enfermé dans sa chambre pour parfaire ses connaissances encyclopédiques en matière de science-fiction (l’auteure – éternellement à la 3e personne – tient à préciser qu’elle ne parle pas d’elle. Pas du tout.).

[2] Non mais. – À noter que cette note ne sert à rien, si ce n’est à faire joli et/ou à  chercher l’adhésion pleine et entière du sagace lecteur, en faisant montre d’un stratagème bien connu des écrivains de zone B (et des autres, qui cependant n’avouent pas l’employer) comme des spécialistes de rhétorique : la captatio benevolentiae. Si vous souhaitez une traduction du terme latin et une explication des mécanismes du concept, écrivez à l’auteure.

[3] Mais oui, ce mot existe. – Tiens, troisième note inutile.

[4] À ce stade de l’explication (qui n’en est, honnêtement, pas vraiment une), l’auteure aimerait que (pour une fois), on prenne le temps de s’arrêter pour remarquer son art consommé du suspense. Juste une fois. Maintenant. – Merci.

[5] Pour découvrir les différentes étapes de ce moment épique, digne de l’épopée arthurienne, cliquez : ici !, ici !, ou là !

[6] V. la quasi-totalité des numéros de Journal de Mémorants, mais surtout (pour le happy end) : ce lien sur lequel vous devez cliquer !

[7] L’auteure ne reviendra pas sur l’acronyme. Voir par ici !, ici ! et là !

[8] Ici ! et là !

[9] Pour le champagne, c’est par là !

[10] Presque… s’il n’est pas trop occupé à fêter encore et encore la fin du calvaire par des apéros aussi multiples que nombreux.

[11] Pour lancer une observation d’une telle envergure, il aurait fallu que R.E.E.L. débloque des fonds supplémentaires à la mise sur pied de la recherche – mais on a préféré cotiser pour l’apéro de fin d’année de la Rédaction et la caisse noire du rédacteur-en-chef. Sans viser personne, hein. (Ndla : l’auteure n’acceptera pas qu’un correcteur zélé et corrompu efface cette note, merci bien.)

[12] Rien avoir avec l’Hydre du Mémoire – c’est bien, bien, bien pire. Parole d’ethnochroniqueuse.