Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Magali Bossi part en quête à vos côtés, avec L’Héritier de Minnetoy-Corbières de Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud.

Je lui ai bien dit que l’eau des mers ne pouvait que tomber, et il m’affirmait qu’elle était retenue par le milieu. Je lui ai répondu que je savais bien, moi, comment le liquide coule vers le bas, et je me suis renversé un bon verre dans le gosier pour lui montrer. »

Oyez, hardis compagnons et accortes pucelles ! Ouvrez grandes esgourdes vostres et laissez-moi vous conter héroïque geste de puissants guerriers ! Cy-après deviserai-je d’épopées improbables et de cruchons vidés : avec les Livrophages, L’Héritier de Minnetoy-Corbières vous lirez… Lors qu’hivernales grisailles s’abattent sur nos contrées, il fait bon pour les sages estudiants se chauffer près de l’âtre, grimoire à la main et sourire aux lèvres. Il y a peu, amical lecteur, j’avais porté à vos oreilles l’existence d’une haute saga, tout droit sortie de presse : dans le 13e numéro papier de votre bien-aymée R.E.E.L., je vous avais conté Ceux de Corneauduc. Les éditions Cousu Mouche, troublionnes et genevoises, vous y emportaient en sentiers chevaleresques… et bien pourvues auberges.

Chevaliers de la Table Ronde, goûtons voir si le vin est bon…

Premier volumen de ceste épique geste, Ceux de Corneauduc emmenait ses lecteurs en duché de Minnetoy-Corbières, où bien mauvaise machination était ourdie. Le bon duc Freuguel Meuzard Childéric s’y voyait cocufié par sienne mie… tandis que verreux conseiller fomentait complot plus gros que barrique ! Or, le duc pouvait compter sur prompte aide d’un héros plus courageux que Lancelot, plus bavard que Don Quichotte : Alphagor Bourbier de Montcon (dit Braquemart d’airain). Revenu victorieux de lointaine et fantasmée croisade, Braquemart faisait la paire avec le forgeron Gobert Luret (ou Ventrapinte), amy de longue date. Après avoir battu pendards et ennemys dans Ceux de Corneauduc, ils reviennent dans un deuxième opus, L’Héritier de Minnetoy-Corbières.

Ayant combattu vicieux voisins, le bon duc Freuguel se voit frappé du pire des maux. Oncques ne vit jamais homme plus malheureux que lui, puisque, blessé à l’entrejambe par traîtresse fourche, le duc est désormais… mortecouilles ! Sans espoir d’attendue descendance, il doit se résigner à abdiquer, laissant chastel et contrées à siens cousins : les frères félons Fargerand et Fustironcle de Cassonne. Las ! Ne pourra-t-il échapper à disgrâce ?

Révoltée contre icelui drame, la duchesse Camilla Clotilda se remémore erreurs de jeunesse commises en terres d’Italie lors qu’elle était jeune fille. Après avoir fauté (hors des vœux d’épousée), elle avait donné naissance à un vigoureux bébé… sitôt abandonné à une nourrice zélée. Ni une, ni deux, elle convainc le duc que sien est l’enfant du péché. Le duché est sauvé : un héritier est né ! Et qui envoie-t-on pour le chercher ? La plus vaillante des épées : Braquemart le guerrier !

Ainsi s’embarquent Alphagor Bourbier et Gobert Luret, pour la plus folle des épopées ! De chemins en sentiers, de villes en contrées, ils traverseront royaume de France, mer déchaînée… jusqu’aux rives d’Italie. Affrontant moult dangers, buvant dru et rotant fort, ils ne dessaouleront que pour mieux emplir leur gosier. Poursuivis par cruels assassins (mandatés par les deux frères félons), ils trouveront en chemin alliés inespérés.

Mais avant de partir en queste, Dieu est témoin que chopine dernière s’impose diablement !

31.01 - À l'auberge, avec L'Hériter de Minnetoy-Corbière ! - Banner

Chevaleresques pochtrons et autres gueules de bois

Or doncques, jamais ne vit-on dans roman autant de cruchons descendus ni de litrons vidés ! Geste épico-éthyliques, queste des comptoirs, saga à la gloire des chopines, L’Héritier de Minnetoy-Corbières vogue sur ivresse, comme voilier sur mer calme. Ton et ligne ne diffèrent pas de Ceux de Corneauduc… au bout duquel le lecteur ressentait déjà traîtres effets de l’alcool et nausées des lendemains. Dans ceste diabolique surenchère, on se demande en vain comment puissants guerriers peuvent engloutir tant et tant d’outres de vin ! Au bout du compte, sans estre vraiment lassé, on en vient à espérer différentes ficelles qu’icelles utilisées…

Entre la chanson de geste et l’hyperbolique parodie, L’Héritier de Minnetoy-Corbières balance, comme l’ivrogne sur ses jambes : de Rabelais à Chrétien de Troye, des moulins de Don Quichotte aux lais de Marie de France, de l’amour courtois aux paillardises d’auberges, on rit, on s’amuse, on s’esclaffe grassement. Amoureux de haut style, passez votre chemin ! Les auteurs, Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud, en sont loin ! Trempant leur plume directement dans les tonnelets, ils proposent là une parodie d’aventure qui, sans se prendre au sérieux, déridera les plus précieux. De rebondissements en duels, de machinations en sauvetage, le lecteur navigue en mers improbables – loin des contraintes sèches du réalisme amer.

Des ressorts diégétiques, on dira qu’ils sont parfois faciles… ou trop vite expédiés. Au fil de leur voyage, Braquemart et Gobert croiseront moult compères : de l’accorte damoiselle au mystérieux sauveur, de la tenancière vengeresse à la douce nourrice. Si certains ne semblent que moteurs vite expédiés de l’histoire racontée, on aurait souhaité que d’autres soient un peu plus fouillés. Sans sur notre faim rester, on en est étonné… avant de repartir dans une prompte chevauchée ! Au final, L’Héritier de Minnetoy-Corbières descend dans le gossier comme godet de bière ambrée.

Deuxième opus d’épique et éthylique geste, L’Héritier de Minnetoy-Corbières est ouvrage qui ne laisse pas son lecteur sobre ! Gageons, mes sires et damoiselles, que la suite lui fera honneur : le troisième volume de cette quadrilogie devrait naître à l’automne… Buvons !

Magali Bossi

Référence : Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud, L’Héritier de Minnetoy-Corbières, éditions Cousu Mouche, 2016, Genève.

Photos : ©Magali Bossi

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