Du 18 janvier au 4 février se jouait La Starteupe, une création originale de Philippe Cohen. Le co-directeur de la compagnie Confiture depuis vingt-deux ans signe ici une comédie loufoque, qui évoque avec légèreté le quotidien d’Up La Start-Up.

Une entreprise où la dignité humaine est un concept dépassé, old fashioned comme le dirait sûrement Guy Schneider (Philippe Cohen himself) le chief executive officer, abrégé en CEO. C’est un entrepreneur âgé, mais cool et branché. En tous cas selon ses propres critères. En réalité, on croirait voir Jean-Claude Duss revenu de ses vacances après les Bronzés III ! Fan des pratiques new-age comme la régression, visant à retrouver une âme d’enfant. Il est un gosse trop gâté, cherchant l’approbation de ses employés, qui renoncent bien vite à manifester leur opinion si cette dernière est contraire à celle du big boss. Lecteurs bien-pensants, rassurez-vous, les employés de Up La Start-Up ne sont pas que des larbins craintifs. Ils sont eux aussi dotés d’une malhonnêteté conséquente additionnée d’une soif de profit qui ferait pâlir un banquier suisse.

L’employé modèle de l’entreprise, c’est Thibault (interprété par Julien Opoix), l’incarnation du jeune cadre dynamique aux dents aussi ridiculement pointues que ses cheveux, taillés ainsi dans le possible espoir de cacher ses ambitions sous un look adolescent. La question qui se pose n’est pas : pourrait-il vendre sa mère pour booster sa carrière, mais plutôt : qui a-t-il déjà vendu, en plus de sa mère ? Prédateur au territoire si vaste qu’il n’hésite pas à empiéter sur celui des autres, ce n’est cependant pas ce qu’il réussit le mieux.

Heureusement pour Lydia Boniface, scientifique-en-chef (Jade Amstel), qui voit d’un très mauvais œil toute production scientifique qui ne serait pas développée sous ses ordres. Par amour du travail bien fait me direz-vous ? Absolument pas ! Sans plus de vergogne que de loyauté, Lydia développe toutes sortes de projets. On y trouve des gadgets peu utiles confinant à l’abus de confort, mais aussi, paradoxalement, des inventions d’une importance capitale. Comprenez par là des inventions qui permettraient d’augmenter drastiquement le capital de l’entreprise… au détriment de l’éthique.

Proukoniek (Arthur Arbez) joue une caricature de chercheur d’Europe de l’est. Il est autoritaire, violent et doté d’un accent ridicule. On le soupçonne d’être un scientifique puisqu’il travaille dans le laboratoire de Boniface, mais il lui sert surtout d’homme de main obéissant aveuglement à ses ordres. Un personnage creux et cliché, pour remplir le quota de racisme facile ?

On pourrait poser la question à Estelle (jouée par Marie-Stéphane Fidanza), l’amante du CEO, mais que pourrait bien faire une directrice des ressources humaines compétente dans une telle entreprise ? Pourquoi utiliser le conditionnel ? Parce qu’Estelle ne l’est pas. Elle a obtenu son poste en drainant certaines des ressources humaines de son patron. Comme quoi il y a quelque chose de pourri dans cette entreprise, à moins que ce ne soit l’entreprise toute entière qui le soit.

Ce dont se rend compte Basile (Mirko Verdesca), le jeune stagiaire fraîchement diplômé. Il est cantonné au rôle de larbin lorsque tout va bien et en dernier recours quand tout va mal. Il commence la pièce en Candide, mais devient (trop) rapidement malhonnête. Serait-il un apprenant précoce ?

Une question à laquelle Etienne (Gaspard Boesch) n’aurait pas le temps de répondre. Trop occupé qu’il est à assurer une communication efficace, tout en se pliant aux exigences de son patron et en faisant continuellement face à Thibault pour éviter que ce dernier ne l’évince. Il est dépassé par les événements, au bord de la dépression nerveuse. Malgré un style résolument new age, ce hipster sous prozac nous gratifie d’une francophobie old school. En témoigne le légendaire « Vas mourir à la douane ! », qu’il assène à Thibault, entre autres insultes, suite aux fourberies du jeune cadre.

Cette citation me semble représentative de l’humour engagé qui porte la pièce. Cependant la logique est souvent éclipsée par l’absurde du comique, qui, bien qu’efficace la plupart du temps, peut altérer la compréhension du récit.

Du moins jusqu’à l’arrivée d’une certaine Miranda (second personnage joué par Jade Amstel), une investisseuse asiatique, un peu simplette au premier abord. Cette façade s’effondre soudainement pour laisser place à l’intelligence cruelle et à l’absence totale de scrupule d’une Miranda voleuse des technologies d’Up La Start-Up. Collaboration immédiate des scientifiques, crainte des autres membres de l’entreprise, rassurés lorsqu’ils croient garder leur poste et un bon salaire, puis accablés quand leur nouvelle patronne convertit leur revenu dans une monnaie d’une valeur inférieure, sans pour autant en changer le montant. Derrière les portes à reconnaissance oculaire dernier cri, c’est la loi de la jungle qui s’applique. Le plus fort exerce sa domination sur les autres. C’était déjà le cas, d’une manière plus farfelue, avec Mister Schneider.

Mais d’ailleurs où est le CEO lorsqu’une concurrente s’empare de son entreprise ? Avant l’arrivée de ladite concurrente, il a fait passer à toute son équipe un stage de régression, animé par un étrange personnage (interprété lui aussi par Gaspard Boesch) plein de positive attitude. Outre l’absence logique d’Etienne, qui aurait pourtant bien besoin de cette séance, on remarque que le CEO est littéralement retombé en enfance. Il passera le reste de la pièce avec l’esprit d’un enfant de cinq ans.

Cet élément burlesque, auquel s’ajoutent des répliques absurdes, crée un décalage avec la satire développée tout au long de la pièce. Les critiques virulentes voient certains de leurs ressorts désamorcés par la légèreté apparente de l’humour présent dans les dialogues. Le mélange est audacieux et pas toujours efficace, mais il reste innovant, plaisant à voir et pousse à la réflexion sur les excès du monde des entreprises.

La compagnie Confiture a rejoué en 2016, la pièce Feydeau à moto qu’ils avaient déjà présentée pour leur saison 2014-2015. Alors est-on en droit d’espérer un retour de La Starteupe ? Seuls l’avenir (et Philippe Cohen) savent s’ils voudront make Up La Start-Up great again !

                                                                                                                        Gabriel Leuzinger

Infos pratiques :

La Starteupe, de Philippe Cohen, du 18 janvier au 4 février au théâtre Cité Bleue

Mise en scène : Philippe Cohen

Avec Jade Amstel, Philippe Cohen, Gaspard Boesch, Julien Opoix, Mirko Verdesca, Marie-Stéphanie Fidanza et Arthur Arbez

Retrouvez la cie Confiture au théâtre Cité Bleue avec « Le carnaval des animaux » du 23 au 25 février, puis « Où on va papa ? » du 8 au 12 mars et finalement « Le mytho » du 5 au 9 avril.

http://www.theatre-confiture.ch/confiture_wp/

Photo : © cie Confiture