Les yeux d’Anna. C’est le titre de la pièce jouée par la Compagnie des Rêves Arrangés, le samedi 14 mai lors du festival Commedia. Un moment d’émotion très fort offert par la troupe de l’Université Stendhal de Grenoble.

Les yeux d’Anna, c’est une pièce qui parle d’abord du harcèlement en milieu scolaire. Anna (Zoé Mandelli), avec ses yeux vairons, son intelligence supérieure à la moyenne, son piercing au nombril, est mal perçue par ses camarades. « C’est une sorcière, une pisseuse, une salope ! », disent-ils. Le public suit les proches d’Anna pendant une journée, sans jamais la voir, elle. Pourtant, elle est toujours là, toujours présente. En creux, l’on devine son calvaire, mais pas que…

Si la pièce met en avant le harcèlement – et c’est bien là la thématique centrale – de nombreux problèmes de notre société sont évoqués à travers le texte de Luc Tartar. On le devine, Anna n’est pas la seule victime. Son père, Jean Tombe (Léo Breitenbach), après des années de bons et loyaux services dans son entreprise, se fait licencier sans vraie raison : « On doit faire des économies », lui dit-on, « vous serez remplacé par quelqu’un beaucoup plus loin, qui travaillera beaucoup plus vite, pour beaucoup moins cher. » Sa mère, Monique (Mégane Maréchal), n’en peut plus de sa vie. Elle n’aime pas son nom, aurait préféré s’appeler Natacha. C’est vrai, c’est tellement plus sensuel, plus chantant, plus évocateur…alors que Monique… « Monique, viens là que je te… ». Abandonnée par sa mère à la naissance, elle a peur de faire des erreurs avec sa fille… Et puis il y a Rachid (Alexis Cardot), le meilleur ami d’Anna. Homosexuel, il est lui aussi victime des moqueries des autres, qui le surnomment Rachida. À travers les yeux d’Anna, ce n’est donc pas seulement le harcèlement qui est en jeu, mais de nombreux problèmes de la société actuelle. Plus largement, c’est le capitalisme qui est remis en cause. Anna s’est enfermée dans sa chambre après avoir été déshabillée par ses camarades et exhibée aux yeux de tous dans la cour. Jean, son père, rentre à la maison et annonce son licenciement à Monique. Celle-ci, au lieu de lui annoncer immédiatement la situation dramatique dans laquelle se trouve sa fille, se pose des questions purement matérialistes : « Mais comment va-t-on faire pour garder la maison ? Pour payer l’écran plasma ? Le jacuzzi ? » Les biens matériels semblent passer avant le bonheur de leur fille… si la vision présentée ici par Luc Tartar est pessimiste, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’un reflet criant de notre société…

Si le texte de Luc Tartar est brillant, on peut en dire autant de la mise en scène de la jeune troupe grenobloise. Exit le grand décor initialement prévu. Pour la représentation au Studio André Steiger, la Compagnie des Rêves Arrangés s’est contentée d’une table avec deux chaises, d’un canapé, d’une horloge en fond de scène et d’une porte. Tous ces éléments suffisaient à figurer les différents espaces – la maison des Tombe, le bureau de Barbara (Solène Krystkowiak, la supérieure de Jean), les toilettes du lycée, l’appartement de Rachid… Cet espace, ils ont su s’en servir. On notera à cet égard une superbe trouvaille : on entend sonner le téléphone de Jean… derrière le public, qui se demande d’où provient le son. Jean est en fait caché dans la régie, transformée en placard pour l’occasion !

Outre cette utilisation originale de l’espace à disposition, il faut également souligner le jeu varié des comédiens. Chacun montre plusieurs cordes à son arc. Ainsi, Léo Breitenbach (Jean) est capable de faire rire le public, en interprétant le père de famille un peu perdu, mais peut aussi l’émouvoir, alors qu’il joue le désespoir après la perte de son emploi. Mégane Maréchal (Monique), quant à elle, en aura surpris plus d’un avec son interprétation a capella d’une chanson d’Edith Piaf. Soulignons encore la performance d’Alexis Cardot, capable de nous émouvoir tant par la parole que par le geste, jouant, sans autre outil que son corps, la victime des caïds du lycée, dont les bras sont maintenus derrière le dos et les cheveux tirés. On s’y croirait… Solène Krystkowiak (Barbara) est quant à elle impeccable dans son rôle de patronne à qui le pouvoir est monté à la tête. La confiance en elle qu’elle affiche contraste fortement avec la peur qui la tenaille face à son fils Clémentin, l’agresseur d’Anna, qu’elle ne sait comment contrôler. Anthony Herr (Clémentin) sait lui aussi varier les registres, inspirant d’abord la peur alors qu’il parle d’Anna comme d’une sorcière qu’il faut brûler, racontant comment il a mis le feu à des camionnettes, avant de passer dans le registre de la pitié, tant il aura su émouvoir le public, montrant que lui est une victime, perdu qu’il est dans sa vie et sa relation avec sa mère… Enfin, Zoé Mandelli (Anna), la cadette de la troupe – elle a à peine 16 ans – aura eu la lourde tâche d’ouvrir la pièce, en ombres chinoises derrière la porte. Elle s’en sort avec brio, rendant justice à la force du texte de Luc Tartar, en interprétant les mots d’Anna, écrits dans son journal, ajoutant le geste à la parole.

Au final, alors qu’Anna semble être la victime principale de la pièce, la réalité est bien plus complexe que cela. Tous sont victimes : Jean, licencié sans raison ; Monique, déprimée dans sa vie qu’elle n’aime pas ; Barbara, incapable de savoir comment éduquer son fils ; Clémentin, qui enchaîne les bêtises par manque d’amour maternel. Dans toutes ces victimes apparaît tout de même un espoir : il se nomme Rachid. Victime d’abord des moqueries des autres au sujet de son homosexualité, il l’est aussi par son amitié avec Anna, et par sa situation familiale. Alors que les autres protagonistes vivent tous dans de belles maisons, lui habite dans un petit appartement, dans une tour, avec ses nombreux frères. Il aurait de quoi se plaindre, certainement encore plus que tous les autres. C’est pourtant tout le contraire. Son monologue est, à cet égard, particulièrement frappant. Observant, depuis sa fenêtre, les belles maisons de ses camarades, il les compare à des Lego, toutes pareilles, sans personnalité. Nous parlions de critique de la société, c’est peut-être à ce moment-là qu’elle est la plus forte. L’argent ne fait pas le bonheur, pourrait-on dire dans un aphorisme bien connu. Au-delà de cela, c’est un message d’espoir que transmet Rachid, interprété par un Alexis Cardot bouleversant. Malgré tous les problèmes qu’il subit, il garde le sourire, voit toujours le bon côté des choses, comme nous devrions tous le faire.

Pour conclure, je reviendrai simplement sur l’ovation à laquelle a eu droit la Compagnie des Rêves Arrangés, applaudie pendant de longues minutes. À la sortie, personne ne parle. Tout le monde a été profondément touché par la beauté et la force du texte, ainsi que par le talent dont ont fait preuve tous les membres de la troupe grenobloise, qui ont interprété cette pièce difficile avec brio. Bravo à eux, et merci. Merci pour ce beau moment d’émotion et de réflexion.

Ce sont des instants comme celui-ci qui font la beauté du théâtre.

Fabien Imhof

Infos : http://festivalcommedia.ch/film/les-yeux-danna/

Photos : http://festivalcommedia.ch/les-yeux-danna/ © Audrey Baans

Distribution :

Jeu
Anna : Zoé Mandelli
Barbara : Solène Krystkowiak
Monique : Mégane Maréchal
Jean : Léo Breitenbach
Rachid : Alexis Cardot
Clémentin : Anthony Herr

Conception et réalisation des décors
Denis Maréchal

Régie son et lumière
Laure Thébault