Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les romans d’aventure.

Je suis toujours fascinée par la manière dont ils réussissent à captiver l’attention du lecteur avec autant de panache et de passion que si c’était un conteur vivant qui narrait l’histoire de vive voix. Mon roman préféré est certainement Le Comte de Monte-Cristo. À l’origine, il s’agissait d’un roman-feuilleton, très en vogue au 19ème siècle, c’est-à-dire un roman dont les chapitres étaient publiés de semaine en semaine. Ils ont la particularité, s’ils sont construits correctement, de maintenir la tension narrative sur plusieurs mois et de faire en sorte que le lectorat ne se lasse jamais et continue de suivre l’écrivain pour connaître la suite des aventures des personnages. Ainsi, durant plus de deux mille pages, sans répit et sans se rendre compte que les mots défilent sous nos doigts, nous brûlons de savoir si Edmond Dantès parviendra à se venger de Fernand Mondego et à reconquérir la belle Mercédès. Les romans historiques de cape et d’épée sont pour moi les plus haletants mais je serais changée sur-le-champ en statue de sel si je ne citais pas Le Seigneur des anneaux qui, bien qu’il s’apparente au même genre d’aventure et de grande épopée que Le Comte de Monte- Cristo, est loin d’être réaliste ou historique. On retrouve cependant les mêmes caractéristiques de longue évolution des personnages, dans leur psychologie comme dans la trame de leurs intrigues personnelles, les descriptions de chevauchées impétueuses, les batailles héroïques et la camaraderie de la communauté des voyageurs. Les romans d’aventure ou de suspense sont parfois utilisés dans d’autres textes, soit pour rendre compte d’une époque, soit pour créer un débat littéraire, soit pour dire quelque chose des personnages qui les lisent. Jane Austen invoque ces trois raisons à la fois pour placer dans Northanger Abbey des ouvrages à scandale, que la jeune Catherine Morland dévore au grand dam de ses parents. Je vous propose d’inaugurer, avec cette héroïne singulière, un mois de mars consacré aux adaptations télévisées et cinématographiques des romans de Jane Austen.

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Un petit résumé d’abord…

Catherine Morland, fille d’un clergyman[1], appartient à la bourgeoisie anglaise du 19ème siècle. D’un naturel rêveur et fantaisiste, elle passe le plus clair de son temps à avaler des romans qui la transportent dans toutes sortes d’univers étranges. Lorsque des parents éloignés, les Allen, lui proposent de les accompagner à Bath pour la saison des bals tant attendue, elle ne sait pas encore qu’elle y fera des découvertes qui dépasseront de loin les romans les plus fous… Elle y fera la connaissance de deux paires de frère et sœur : John et Isabella Thorpe et Eleanor et Henry Tilney. Les premiers, des intrigants, sauront lui susurrer de douces paroles pour l’éloigner des seconds, des personnes sincères au cœur d’or. Sera-t-elle capable de juger le vrai du faux à l’heure des grandes décisions ?

Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

Mr et Mrs Morland ne voient pas d’un bon œil les lectures fantasques de leur fille : « Tous ces livres ne sont-ils pas nuisibles à l’éducation d’une jeune fille ? ». Ils voient donc dans son séjour à Bath et dans sa présentation à la cour une occasion pour elle de grandir et d’entrer enfin dans l’âge de raison. Les excursions dans la célèbre ville balnéaire étaient légion à une époque où l’on était persuadé que l’air marin réglait tous les soucis de santé que l’on pouvait contracter en vivant en métropole. Ainsi, les divagations et les pensées extravagantes de Catherine disparaîtraient au contact de la bonne société et du vent de l’Atlantique. Elle reviendrait parfaitement formée pour être mariée et mener une vie assagie dans l’Angleterre bien-pensante au sein de laquelle elle a été élevée. Il en sera, malheureusement pour leur santé psychique, tout autrement…

Une grande maison, toute abandonnée

Le coche est donc manqué, puisqu’elle fait à Bath la connaissance de la vénéneuse et intéressée Isabella Thorpe ainsi que son perfide frère, John, qui lui prescriront quelques-unes de leurs lectures, toutes hautement scandaleuses. Ils voient en Catherine une proie parfaite pour expérimenter les manipulations de l’esprit par la littérature et les rumeurs. Déjà attirée par l’interdit et l’occulte, notre héroïne se laisse prendre au jeu et se plonge avec délices dans Les mystères d’Udolphe, un livre d’Ann Radcliffe qui raconte l’histoire d’une jeune fille, Emily qui, partant en voyage avec son père, fait de nombreuses rencontres, bonnes et moins bonnes. Parmi elles, deux hommes : Valancourt et Montoni. Le premier est le noble héros dont elle s’éprend passionnément, et réciproquement. Quant au second, il représente le mal, le méchant par excellence. Il se fait passer pour un homme de grande fortune pour obtenir la main de la riche Mme Cheron, qui chaperonne Emily durant son voyage. Après avoir épousé l’objet de sa convoitise, il l’envoie, ainsi qu’Emily, dans le fameux château d’Udolphe, où elles vivront mille et mille terreurs. Elles seront finalement sauvées par le courageux Valancourt et le happy end espéré et attendu se produira.

Where do they do they all come from ?

Si l’on prête attention à la construction des personnages de Northanger Abbey et des Mystères d’Udolphe, on constate que Jane Austen, à dessein, a parodié le texte de Radcliffe pour se moquer du roman gothique. Ce dernier, né à la fin du 18ème siècle et très apprécié au 19ème, rassemble les caractéristiques suivantes : l’intrigue a pour décor un château hanté, une église, ou ruine – pourvu que tout se passe dans les ténèbres – et elle met en scène des personnages bien catégorisés, à savoir le religieux, la femme persécutée, la belle, l’ange, le vampire et le maudit. Tout ce petit monde se retrouve pris au piège dans des situations comme la prise d’otage, la torture, le vampirisme et, bien sûr, ils doivent faire face aux sombres secrets du passé qui reviennent les hanter. Tous ces ingrédients sont travaillés et ensuite soigneusement mélangés afin de vous faire glapir de peur sous les couvertures, durant les froides nuits d’hiver… En pensant à une protagoniste naïve comme Catherine, Jane Austen et Jon Jones entendent se moquer, chacun à sa manière, des lecteurs qui prennent les romans gothiques pour des témoins de l’histoire passée et des justes observations des sordides mœurs humaines. Tandis que l’auteur donne de longues descriptions drôles mais indulgentes de sa candeur enfantine, le réalisateur choisit Felicity Jones, une actrice au visage incroyablement juvénile malgré ses vingt-sept ans à l’époque du film et il fait d’elle une enfant au caractère à la fois curieux et apeuré, une oie blanche très influençable. Elle accumule les mimiques et les tics de langage, se rendant un peu agaçante au premier abord. Par la suite, cela permet cependant de constater l’évolution de son personnage, au cours des épreuves à travers lesquelles elle est contrainte de passer. De fil en liaison, à défaut de « trouver l’amour pour le prix d’un vison », elle apprend à connaître la nature humaine et ses instincts les plus torves. Si elle ne s’endurcit pas, elle prend du moins acte de ses erreurs sentimentales et s’assagit quelque peu pour esquisser les traits de la charmante jeune femme qu’elle est sur le point de devenir lorsqu’on la quitte à la fin du film. Pour prendre le contre-pied de notre jeune héroïne, Austen crée le personnage d’Eleanor, la sœur aînée de Henry Tilney. Lors d’une délicieuse conversation féminine dont seuls les romans d’Austen ont le secret, elles abordent le sujet des « lectures indécentes de Catherine ». Cette dernière se reproche de prendre goût à ces histoires troubles. Eleanor rit alors des propos de son amie et lui réplique qu’elle trouve, elle aussi, ces livres divertissants, pour autant qu’elle sache garder à l’esprit qu’ils ne sont rien d’autre qu’un passe-temps, indignes, en quelque sorte, d’être appelés « exemples de littérature ». Pour poursuivre la critique de Jane Austen, le réalisateur Jon Jones décide de pousser le vice toujours plus loin et de mettre en scène les rêveries de Catherine de manière… discutable. Pour quelqu’un qui n’aurait aucune idée de la posture ironique du roman d’origine, les scènes grotesquement gothiques peuvent rapidement devenir des longueurs inutiles et du plus haut ridicule. En effet, on quitte un moment de lecture et l’on voit soudain Catherine mi-effrayée, mi-intriguée, dans une sombre forêt ou dans une église en ruines, en proie à de violents brigands ou à un pasteur pervers qui revêt les traits de Henry Tilney, à qui elle succombe finalement, dans une extase mal dissimulée. En ayant cependant en tête les intentions premières de ce récit, on est plus à même de constater premièrement l’avant-garde géniale de cet auteur qui savait se moquer des autres mieux que personne et deuxièmement, la manière originale dont le réalisateur a su rester proche de la critique littéraire qui est, plutôt que l’histoire d’amour et d’aventure de Catherine et Henry, le sujet de ce texte plein d’humour.

Comment fuir une réalité imposée par la norme sociale rigide de l’Angleterre victorienne ? Comment prouver que la littérature n’est pas nuisible à une jeune fille – pour autant qu’elle sache faire un tri judicieux dans les ouvrages qu’elle sélectionne – mais qu’elle peut, au contraire lui ouvrir les portes de mondes passionnants et la former intellectuellement mieux qu’aucun précepteur ne le fera jamais ? Comment, enfin, ouvrir un débat littéraire tout en humour et en respectant les règles de la bienséance ? Toutes ces questions, Jane Austen tente d’y répondre dans son roman parodique. En faisant lire à Catherine Les mystères d’Udolphe, elle permet à ce texte de dire quelque chose du caractère de la lectrice. Elle pose un regard critique sur l’éducation des jeunes filles et sur les préjugés pleins d’orgueil qui régissent la société anglaise du 19ème siècle. Avec son adaptation de Northanger Abbey, Jon Jones signe à la fois un pamphlet dénonçant la mauvaise littérature et un beau billet d’hommage à un auteur démesurément en avance sur son temps.

Lea Mahassen

[1] Un clergyman est un ministre du culte anglican.

Références :

Pour ceux qui voudraient voir à quoi ressemble le film…

Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas (1845)

Le Seigneur des anneaux, J. R. R. Tolkien (1954)

Northanger Abbey, Jon Jones (2007)

Les mystères d’Udolphe, Ann Radcliffe (1794)

Pour ceux qui ont retrouvé, après maintes traversées, le pays des vertes allées…

Pour ceux qui oseraient s’aventurer dans cette grande maison, toute abandonnée…

Pour ceux qui se demanderaient d’où ils viennent, tous ces gens seuls…

[1] Un clergyman est un ministre du culte anglican.