Le théâtre est rarement indulgent lorsqu’il réfléchit sur lui-même. La pièce de Daniel Vouillamoz, Un métier de rêve, représentée en ce moment au Grütli, ne fait pas exception. Finalement, le métier d’artiste est-il un rêve ou tourne-t-il au cauchemar ? On y pense et puis on rit.

Le métier de rêve, c’est celui qui permet d’être payé – bien si possible – pour exercer sa passion. C’est dans ce but qu’on nous pousse depuis notre plus tendre enfance : Travaille bien à l’école et un jour, tu feras un métier que tu aimeras tant que tu n’auras pas l’impression de travailler. C’est pour ça qu’on fait les études qu’on fait : D’accord, après mes études de Lettres je serai payé des clopinettes – si je trouve du boulot – mais au moins, ce que je fais me passionne. C’est aussi une vaste foutaise, puisqu’un métier – par définition – ça sert surtout à subsister et à se rendre utile à la société : Dans la vie, il y a le boulot qu’on fait et celui qu’on voudrait avoir. On voudrait croire que ces métiers dont on rêve quand on est enfant font exception : artiste, pilote de ligne – fermons les yeux sur les grèves d’Air France –, pompier, princesse – si si, c’est un métier, demandez à Kate. La réponse de Daniel Vouillamoz à cet espoir est toute ironique mais somme toute catégorique : acteur, un métier de rêve ? Je ne crois pas…

                                                             

Pierre Debout est acteur – ou comédien si vous préférez. Pierre Debout est aussi passablement désabusé. Mais il lui reste un peu d’idéalisme semble-t-il : assez pour se présenter à une audition et prononcer les vœux qu’il a écrit pour son théâtre parfait. Avalant des cachets sans cesser de déclamer, il s’effondre : les morts les plus héroïques n’ont-elles pas lieu sur scène ? Il s’effondre, pour mieux se relever, s’excuser et distribuer son CV. Il finira quand même par se suicider, laissant derrière lui l’instruction de monter un spectacle en sa mémoire au Grand Théâtre de la Ville, pour réunir une dernière fois ses vieux amis, sur scène. Seulement voilà, ces amis, après trente ans, sont anciens, et pour de bonnes raisons : rivalités amoureuses et jalousies professionnelles les ont séparés. De plus, ils ont abandonné les planches il y a bien longtemps pour des métiers « plus respectables » et plus rémunérateurs. Seul l’un d’entre eux, drapé dans sa morgue comme il l’est dans son petit foulard, réussit à faire son trou. Les copains sont donc plus que réticents, mais dernières volontés obligent, les voilà rassemblés sous l’égide d’un directeur de théâtre porté sur la bouteille autant que sur le détournement de fonds – à des fins purement médicales : la psychothérapie n’étant pas une activité bon marché. Les répétitions commencent, les rancœurs remontent à la surface et leur mise en scène sombre.

Entre rire jaune et humour noir, on s’étouffe de rire dès la première scène[1]. La plume de Daniel Vouillamoz n’épargne personne, pas plus les spectateurs que les professionnels du théâtre et les programmes politiques en matière de culture. C’est jouissif. Et c’est suffisamment ironique pour pousser à la réflexion : Quel spectateur suis-je ? Qu’est-ce que j’attends du théâtre ? Est-ce un art de snob ? Le rire passé et la pensée évanouie, on ne peut pas s’empêcher de s’émouvoir – un peu – pour les personnages : comme nous tous, ils sont à la recherche de sens et de reconnaissance, comme nous tous, ils ont leurs faiblesses et leurs infâmies. On les voit s’écharper, se confier, se (re)découvrir – pas nécessairement sous leur meilleur jour. Et puis ça dégénère, les personnages ayant – évidemment – un penchant naturel pour le mélodrame, mais pas seulement. Par mimétisme ou par ironie, la mise en scène finit par ressembler à ce qu’elle critique : elle s’enlise et s’alourdit, semble perdre son sens avec sa sobriété – un peu comme le directeur du théâtre, joué par Frédéric Polier, pour le plaisir de la mise en abîme[2]. Entrecoupant les scènes de répétitions entre les comédiens, on suit le parcours de la mère et du beau-père du défunt, qui multiplient les opérations esthétiques pour tenter de garder le désir intact, stratégie poussée à l’extrême et au grotesque. Ces intermèdes – à l’image d’une scène vue au stroboscope – mettent en valeur l’évolution des personnages et font sans doute écho à l’aventure narcissique des comédiens : on passe d’ailleurs naturellement de scène en scène, avec l’aide astucieuse du rideau central, grâce auquel on ne perd jamais de vue qu’on se trouve dans un monde d’apparences et de duplicité. Mais ils m’ont surtout fait perdre le fil et la conclusion de cette réflexion – qui promettait d’être fine – sur le théâtre.

« Il faut être patient avec le métaphorique » dit le beau-père. J’ai bien ri, mais j’attends toujours que le métaphorique prenne tout son sens. À moins qu’il ne faille simplement plus de cynisme que je suis prête à en mobiliser. Passez donc au Grütli vous faire votre opinion, à coup de rire et de tronçonneuse, il y aura toujours de quoi faire votre catharsis.

 

Anaïs Rouget

Infos pratiques :

Un métier de rêve de Daniel Vouillamoz, du 31 octobre au 19 novembre au Théâtre du Grütli.

Ecriture et mise en scène : Daniel Vouillamoz.

Avec Florence Budaï, Danae Dario, Michel Favre, Christian Gregori, Kathia Marquis, Frédéric Polier, Christian Robert-Charrue, Jef Saintmartin, Valentine Sergo, Daniel Vouillamoz, Ophélie Lou Vouillamoz

http://www.grutli.ch/

Photo : © grutli.ch

 

[1] Le texte mérite d’être cité pour vous montrer toute sa qualité, mais malgré son prix des écrivains genevois, il ne semble pas avoir été publié.

[2] D’ailleurs, l’équipe est constituée d’anciens amis du metteur en scène – tous professionnels évidemment, contrairement à leurs personnages.