« Ils sont fous ! » – Voilà sans doute ce que vous vous direz face à Agamemnon, tragédie grecque d’Eschyle. Montée par ORESTHEA (Organisation Estudiantine de Théâtre Antique), elle se joue jusqu’à ce soir au Théâtre de la Cité Bleue… en langue originale, s’il vous plait !

Né au sein de l’Association des étudiants en grec, latin et histoire ancienne (AGLAE) de l’Université de Genève, le groupe de travail ORESTHEA ne fait pas les choses à moitié. En 2016, une idée voit le jour : tiens, et si on montait une pièce ? Ce sera Agamemnon. Tirée de l’Oresthie, une trilogie d’Eschyle qui met en avant la destinée de la maison des Atrides, cette tragédie a été jouée pour la première fois en 458 av. J.-C., à Athènes. Elle se centre sur le retour de son héros éponyme. Ce dernier, victorieux de la guerre de Troie, rentre en ses terres d’Argos, où l’attend son épouse Clytemnestre. À présent que l’ennemi est vaincu, tout devrait aller pour le mieux, non ? Malheureusement, la lignée des Atrides est maudite par les dieux, ses membres condamnés à des fins tragiques. Face à Agamemnon vainqueur et à sa captive Cassandre, Clytemnestre déborde de joie… tout en préparant en secret la pire des mises à mort, pour se venger d’un affront plus affreux encore. Le sang va couler… mais je n’en dirai pas plus : je ne voudrais pas vous gâcher le suspens !

Un défi à relever !

Si ORESTHEA s’arrêtait là, son Agamemnon ne serait qu’une adaptation parmi d’autres… et non ! Le petit groupe (composé d’étudiants, de collégiens, d’amis ou de passionnés) va plus loin. Jouer la tragédie grecque, d’accord… mais en langue originale ! Donc, en grec ancien. Oui, vous avez bien entendu : durant plus d’une heure et demi, les acteurs et actrices s’expriment dans la langue même qu’Eschyle a utilisée pour composer son texte. Pour ORESTHEA, il ne s’agit pas de présenter une version élitiste, qui ne parlerait qu’à de rares spécialistes. L’enjeu est une véritable immersion, à la fois dans la littérature, la langue et la culture grecque. Heureusement, ORESTHEA a pensé à tout : une traduction française est proposée en surtitres (grâce à Samuel Wanja). Avec une mise en scène efficace (par Gaëlle Hostettler), des décors et des costumes épurés et élégants (pensés par Lara Tesi Meza) : il n’y a pas de doute, on s’y croit vraiment ! Mais il y a mieux… après la langue originale, ORESTHEA propose de reconstituer, dans son Agamemnon, l’ambiance musicale des tragédies grecques. En effet, le théâtre antique n’était pas seulement déclamé : il était aussi chanté. Grâce au compositeur Vincent Boccadoro, la musique est omniprésente dans la pièce. En s’inspirant de traités de musicologique antique, il a retravaillé des mélodies déjà existantes, recréé des airs grecs. Ses compositions sont ainsi chantées par un chœur, mais également interprétées par deux instruments sortis du fond des âges : une lyre (sous les doigts de Julie Bévant) et… un aulos (maîtrisé de main de maître par Antonio Constenla) ! Cet ancêtre du hautbois est un instrument à vent, constitué d’un double tuyau, qui accompagne les parties chantées et dansées. Dépaysement garanti !

Plongée dans le passé

Imaginez un peu. – Vous êtes à Argos, en des temps si anciens que même les poètes n’en connaissent plus la date. Des colonnes s’élèvent et le vent souffle depuis la mer. Il porte des nouvelles… la rumeur de flambeaux qui s’allument pour annoncer la plus grande des victoires. Troie est enfin tombée ! Ainsi se réjouissent les protagonistes d’Agamemnon, déclamant leur joie avec fougue, portés par le chœur des anciens et des vénérables.

Sur scène, le texte grec résonne, dans une langue qu’on dit aujourd’hui morte. Les mots reprennent vie, avec leurs intonations, leurs émotions, leurs inflexions chantantes. Somptueusement masqués, les acteurs n’ont pas le support des expressions faciales pour faire passer leur message, car leurs visages disparaissent entièrement. Ils deviennent des archétypes. La reine Clytemnestre est parée d’or, les cheveux factices de Cassandre tombent gracieusement, Agamemnon est majestueux et le chœur des sages est blanchi par la vieillesse. Dès lors, il faut trouver des parades, que la mise en scène et la gestuelle pallient admirablement. Le chœur agit comme un seul homme, qu’il chante, se déplace ou donne la réplique aux personnages principaux. Clytemnestre est grandiose dans sa majesté, tout en autorité maîtrisée et en exaltation feinte : c’est une maîtresse-femme, qui a tenu pendant dix ans les rênes du palais. À présent, la voici prête à également prendre en mains son destin – pour le pire. Face à elle, Cassandre, la devineresse captive, prédit sa propre mort et celle du roi vainqueur. Entre discours et chant, le texte grec déploie ses ailes dans toute sa dimension tragique.

Pourtant, c’est la tirade du messager qui est, pour moi, la plus impressionnante. C’est lui qui, débarqué sur les rivages d’Argos, se précipite pour annoncer la nouvelle de la chute de Troie. À ceux qui n’ont pas fait la guerre de Troie, il raconte l’épreuve de la traversée des mers, l’attente avant les combats, les horreurs du champ de bataille… les morts qui ne reviendront pas et dont les voix résonnent encore. Dans sa voix, dans ses gestes, sous le masque, il y a l’expérience de celui qui a vu – qui sait. Face à lui, nul besoin de comprendre le grec ancien ou de suivre les surtitres : il faut juste se laisser bercer par le phrasé des mots, par la maîtrise des gestes qui, à eux seuls, racontent tout.

Le travail sur la manière de prononcer le texte (que les acteurs ont, pour la plupart, appris de manière phonétique, ne connaissant pas forcément le grec) ainsi que la recherche sur la gestuelle et les déplacements font directement écho à une autre composante essentielle d’Agamemnon : la musique. Plus encore que le texte, c’est peut-être elle qui crée le dépaysement total – à la fois temporel et spatial. Temporel, tout d’abord, car les sonorités antiques sont, pour des oreilles contemporaines, franchement inhabituelles, car éloignées dans le temps. Dans la tradition grecque, les intervalles entre les notes n’étaient pas les mêmes que celles des gammes que nous utilisons aujourd’hui. Il existait différents modes (dorien, lydien, ionien, phrygien, etc.), qui sont très différents des sonorités que nous connaissons. Mais laissons de côté les détails techniques. Il suffit de fermer les yeux et de se laisser porter par les cordes de la lyre, la double mélopée de l’aulos (continuo grave accompagnant une mélodie parfois dissonante) ou les paroles du chœur : ici se place le dépaysement spatial. Grâce à cette musique sortie du fond des âges, c’est un véritable voyage qui s’offre à nous.

Le vent souffle sur les rives d’Argos, les colonnes du palais s’élèvent. Au loin, des oliviers, quelques troupeaux – peut-être un pâtre endormi. Les dieux se penchent-ils depuis l’Olympe, pour scruter les Grecs vainqueurs à Troie ?… Nous ne sommes plus maintenant et ici, mais avant et là-bas. Voilà la victoire ORESTHEA : offrir à son public un voyage véritable, dans le temps et dans l’espace. Un pari réussi, pour un défi bien audacieux ! Bravo et merci à eux… et que les ailes du succès les poussent sur d’autres scènes encore !

Agamemnon d’Eschyle

Par l’association AGLAE et son groupe de travail ORESTHEA

Au Théâtre de la Cité Bleue du 14 au 18 novembre 2017

Mise en scène : Gaëlle Hostettler

Composition musicale : Vincent Boccadoro

Scénographie : Lara Tesi Meza

Jeu : Laetitia Borgeaud, Jonathan Martin, Basil Nelis, Elisabeth Peyer, Abel Pont, Cambyse Tabatabay

Chœur : Christophe Bitar, Muriel Brandt, Guillaume Broillet, Alice Businaro, Wiliam Carmalt, Jorge Luis Carillo, Emma Delanoy, Sophie Locher

Musique : Julie Bévant & Antonio Constenela

Costumes : Mila Musy

Assistant à la mise en scène : Adrien Früh

Administration et communication : Samuel Wanja

Information :             orestieschyle.com

Renseignements :       Activités culturelles

culture@unige.ch

022 379 7705

Photo : ©Magali Bossi (banner), ©ORESTHEA (interne)