« Sur les planches » revient (enfin) sur sa dernière pièce de la saison 2014-2015 : Le Chat du Rabbin, joué à l’Alchimic entre les 10 et 18 juin derniers. – Où l’on apprend que les perroquets sont savoureux, que les chats peuvent faire leur Bar-mitsvah et que l’Algérie est un pays de musiciens…

Début du XXe siècle. – Dans les rues ensoleillées d’Alger, la vie suit son bonhomme de chemin, entrecoupée de mélodies orientales et d’odeurs d’épices. La porte du théâtre s’ouvre sur la maison d’un rabbin… anonyme ; aussi, nommons-le le Rabbin. Dans la communauté juive d’Alger, il occupe une place tranquille, entre sagesse populaire, lecture et étude assidues des livres saints, discussions avec ses élèves… Il a une fille, la belle Zlabya, qui aime danser, chanter et n’a pas son pareil pour préparer sur scène un thé à la menthe parfumé. Et puis, il a un chat. Le Chat. Un matou gris aux oreilles aussi immenses que ses yeux verts. Comme tous les chats, il fait des rêves de chat où il pourchasse des souris… et, comme tous les chats, il adore que sa maîtresse lui gratouille le ventre. Mais en paix, s’il vous plaît, loin du perroquet de la maison qui vocifère à qui mieux mieux ! – Bon. À priori, rien de nouveau sous le soleil d’Algérie.

Mais il arriva ce qui devait arriver : le Chat, chafouin et gourmand félin, dévore le perroquet ! La pauvre bête en perd son plumage… et son ramage ! Et le Chat se retrouve doué de parole… ce qui lui cause pas mal d’ennuis. Tordant les mots pour arriver à ses fins, mentant sans vergogne (le crime odieux commis sur le perroquet ne cesse d’être démenti !), le Chat devient « impertinent, malin et subversif »[1]. Le Rabbin ne tarde pas à s’en rendre compte et, pour protéger sa fille de cet être dénué d’esprit religieux, interdit au Chat de voir sa jeune et bien-aimée maîtresse. Que faire, alors ? – S’instruire de la Loi, passer sa Bar-mitsvah et s’assagir.

Conte, ou pièce de théâtre ?… Ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. – Créé en 2002, Le Chat du Rabbin est à l’origine une série de bandes dessinées signée Joann Sfar et colorisée par Brigitte Findakly. En cours de publication aux éditions Dargaud, la série a été adaptée en long-métrage d’animation en 2011, sous les houlettes de Joann Sfar et Antoine Delesvaux. Elle a aussi été l’occasion de plusieurs adaptations théâtrales… dont celle de Sarah Marcuse, jouée à l’Alchimic en juin dernier, après un premier succès lors de la saison 2013-2014.

Sur la scène du théâtre, l’univers coloré et oriental de Joann Sfar apparaît, entre rires, tragiques, musiques et mystiques, très proche de l’esprit graphique de la bande dessinée. Est-ce qu’un chat peut vraiment passer sa Bar-mitsvah… ? Le Rabbin n’en sait rien, mais l’animal plaide tant en sa faveur qu’il tente le coup. – Derrière l’histoire cocasse, un éventail de questions se déploie, entre gravité et légèreté, mélange doux-amer rappelant les conclusions en demi-teintes des contes juifs : qu’est-ce que la parole et quand doit-elle être utilisée ? doit-on toujours dire la vérité, même lorsqu’elle blesse les autres ? pourquoi la réalité semble-t-elle si souvent s’éloigner des enseignements sacrés ? la pratique de rituels est-elle plus importante que la vraie croyance ? et puis, est-ce qu’un CHAT peut vraiment faire sa Bar-mitsvah… ?!

À travers les yeux et les oreilles du Chat, narrateur de ce conte théâtral, ce sont la religion et la culture juives qui sont examinées, discutées, détaillées, tournées et retournées dans une exploration sans fin, à l’image des discussions rhétoriques des disciples du Rabbin. Si des contradictions, des étrangetés, des absurdités ou des sagesses sont relevées, il n’y a aucune conclusion : le Chat observe, se moque, approuve, suit sa propre voie et apprend des humains comme il apprend sur lui-même. Plus encore que la culture ou la religion juives, c’est le monde des hommes qui est mis en lumière, dans ses parallèles et ses différences avec le monde animal. Car qu’est-ce qui différencie l’homme de l’animal ? La parole. – Et lorsqu’un Chat se retrouve à parler… ?

Porté par une galerie de personnages hauts en couleurs (le Rabbin, sa fille Zlabya, les disciples, le rabbin du Rabbin, l’envoyé de France, le vieux sage musulman…), Le Chat du Rabbin l’est aussi par les notes de trois musiciens : sur scène comme les acteurs, ils prennent part au jeu, figurent la foule, les amis, la vie grouillante ou mélancolique d’Alger… Accordéon, mandole, bendir[2], chant ou harmonica, la musique s’invite dans le conte, pour dire les joies et les déboires d’un Chat qui parle, prêt à tout pour retrouver sa maîtresse… même à passer sa Bar-mitsvah ! Avec discrétion et finesse, les mélodies portent la pièce, permettant de créer un véritable univers sonore[3]. – Pourtant, c’est la présence du Chat qui éclate avec force et laisse songeur : Xavier Loira a la posture, les mimiques, l’attitude d’un félin domestique, étirant une patte, faisant sa toilette, ronronnant sur le dos ou grattant le tapis… pour un peu, on s’attendrait à le voir déguster des souris ! Donnant la réplique à Jacques Maeder et Mounya Boudiaf (respectivement, le Rabbin et sa fille), il fait rire, réfléchir, pleurer ou s’indigner…

…pour qu’au final, on oublie la vraie question : le Chat qui parle a-t-il passé sa Bar-mitsvah…?

Le Chat du Rabbin

Au théâtre Alchimic

Du 10 au 18 juin 2015

Dans une mise en scène de Sarah Marcuse.

 

[1] V. la présentation de l’Alchimic : http://www.alchimic.ch/index.php?id=89.

[2] Instrument à percussion du Maghreb.

[3] Heureuse surprise à l’issue de la représentation : les trois musiciens hilares se lancent dans des improvisations endiablées et proposent un CD réunissant les musiques de la pièce (compositions originales et arrangements), « L’angle du chat ».