Rémi de Vos revient en ce moment à l’Alchimic, avec Alpenstock, une comédie grinçante et cynique sur une partie de notre société, dans une mise en scène de Sandra Amodio.

Rémi de Vos est un habitué des pièces cyniques, ironiques, dévoilant toujours certains travers de notre société. On se souvient de l’excellent Jusqu’à ce que la mort nous sépare, joué en 2015 dans ce même théâtre. Cette fois-ci, c’est encore un couple qui est au centre de l’intrigue. Fritz (David Casada) et Grete (Rebecca Bonvin) vivent dans une routine lisse et sans accroc. Lui, fonctionnaire, passe ses journées à valider des dossiers de renvoi d’émigrés, en y prenant un malin plaisir. À côté de cela, il aime participer aux fêtes nationales traditionnelles, dans son costume national traditionnel, en mangeant des plats nationaux traditionnels. Sa femme, Grete, joue les parfaites ménagères. Elle passe ses journées à nettoyer la maison pour qu’elle soit sans cesse impeccable, s’occupe des courses, de la nourriture, de la lessive. Bref, l’image de la femme parfaite…si on vivait encore dans les années 20.

C’est dans cette vision archaïque du monde que vit donc de couple jusqu’au jour où Grete se rend au marché cosmopolite – celui-ci étant plus près de la maison et alors qu’elle avait encore beaucoup de ménage à faire. Elle y achète du détergent et fait la rencontre de Yosip (Roberto Molo), un émigré balkano-carpato-transylvanien, qui lui fera découvrir ce qu’est le véritable amour, passionnel et passionné. Tout l’univers « parfait » de Fritz et Grete s’écroule alors… je n’en dirai pas plus sur ce qui se passe dans la suite de l’intrigue, vous le découvrirez bien vite en allant voir la pièce.

On retiendra d’abord la scénographie choisie par Sandra Amodio. Un décor monté sur tournette, un tulle en forme de chalet, représentant le chaleureux intérieur du couple et une porte. Si l’intérieur du chalet ne bouge pas, la porte, quant à elle, est bien attachée à la tournette. C’est par elle qu’entrera Yosip. C’est donc par elle qu’arrivera le malheur, depuis l’extérieur. Mais sa portée symbolique est plus grande encore. Métaphoriquement, elle signifie que c’est d’ailleurs qu’arrive le malheur. À plus grande échelle, on comprend qu’il s’agit de l’étranger, qui arrive dans une société où tout est propre et lisse. C’est bien sûr ironique. Yosip apporte enfin un peu – beaucoup – de vrai bonheur à Grete. J’y reviendrai en conclusion.

On retiendra enfin l’humour de la pièce. On le connaissait déjà chez cet auteur, encore fallait-il le rendre sur scène. De ce point de vue, je serai plus nuancé. Les moments drôles sont souvent exagérés. Je prends pour exemple le passage durant lequel Fritz évoque l’idée d’avoir un chien. Il devient alors lui-même chien. Tant dans la longueur que dans le jeu, cela m’a paru souvent trop accentué. Attention, il ne s’agit là que d’un avis personnel. Une grande partie du public a paru conquise. Si j’ai moins aimé ces moments d’exagération, je dois tout de même souligner le brio avec lequel Sandra Amodio est parvenue à les conclure. À chaque fois que cela commence à prendre une trop grande ampleur, elle casse le côté clownesque par une réplique qui serait tout à fait sérieuse hors contexte. Par exemple, à la fin de la même scène, d’un coup, sans transition, Fritz se relève, prend sa mallette dans la main et dit qu’il va réfléchir à cette idée. Ces cassures, présentes j’imagine dans le texte original, sont ainsi très bien représentées dans la mise en scène de Sandra Amodio. On peut dès lors s’interroger sur la raison de ces scènes exagérées, absurde. De manière métaphorique, on peut y voir une volonté de démontrer l’absurdité de la vision du monde de Fritz et, conséquemment, de Grete.

C’est ce côté métaphorique qu’il faut retenir de Alpenstock. Si tout ne semble pas toujours convaincant, c’est peut-être qu’il faut aller voir au-delà de ce qui est représenté sur scène. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’on peut regretter : le rapport entre la pièce et le monde réel ne semble pas toujours totalement exploité, du moins pas de manière claire et concrète. Ainsi, une grande part de réflexion est laissée au spectateur, et tous les codes ne lui sont pas forcément donnés. Est-ce dû au texte ou à la mise en scène ? Difficile à dire… Quoiqu’il en soit, si l’on cherche à comprendre un peu plus loin que la seule représentation, on se rend compte de la portée symbolique d’Alpenstock. Ce couple, enfermé dans une vision archaïque du monde, où la femme doit rester à la maison pour tout nettoyer pendant que l’homme travaille pour ramener de l’argent, un monde où l’étranger est par nature méchant et ne peut apporter que de mauvaises choses, est en réalité un microcosme d’un problème bien plus grand : de nombreuses personnes sont encore enfermées dans une telle vision des choses. Cette pièce a d’autant plus de résonnance actuellement avec ce qui se passe aux États-Unis ou encore avec la crise des migrants, que beaucoup de gens voient d’un mauvais œil. Espérons que l’absurdité de ce couple fasse réfléchir certains…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Alpenstock, de Rémi de Vos, jusqu’au 27 novembre au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Sandra Amodio

Avec Rebecca Bonvin, David Casada et Roberto Molo
https://www.alchimic.ch/

Photo : © Johan Perruchoud