Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Magali Bossi vous propose un dessert et du show-biz, avec Baba au rhum de Philippe Lamon. Un bon roman à lire chez Cousu Mouche !

« MOI : Tu as vu Le Magnifique? […] Je l’ai vu pour la première fois à huit ou neuf ans. Belmondo y campait François Merlin, un romancier minable dont le héros était l’agent Bob Saint-Clar, une sorte de projection flamboyante de lui-même. L’entourage de Merlin apparaissait dans son roman et était malmené selon son humeur. Son plombier récalcitrant incarné par Jean Lefebvre était trucidé par quelques frappes rageuses de machine à écrire. Son éditeur véreux en prenait aussi pour son grade sous les traits de l’ennemi juré de Saint-Clar, l’infâme Karpov. […] C’était jubilatoire. Tout était dit sur le pouvoir démiurgique de l’écrivain. Mes yeux de gosse brillaient. Je savais que plus tard je serais François Merlin et personne d’autre. »

Qu’est-ce que vous préféreriez être ? Prof de français pour ados boutonneux qui s’en tamponnent royalement de Blaise Cendrars ? Romancier à succès (en devenir), dont on a refusé 154 fois le même manuscrit ? Nègre pour un éditeur véreux mais proche de son porte-monnaie ? Biographe officiel d’une chanteuse célèbre (mais totalement has been), un peu trop portée sur la bouteille et les serpents ? Chercheur professionnel de python fugueur ? Amoureux transis de votre meilleure amie qui collectionne les sacs à vomi des compagnies aériennes ?

Damien Dumas, le héros du roman Baba au rhum, est un peu tout ça. Sous la plume pince-sans-rire de Philippe Lamon, la destinée de cet écrivain en devenir va connaître des péripéties improbables, aux éditions Cousu Mouche. Tout commence par une phrase choc : « Je serai franc avec toi, Damien. Ton roman, c’est de la merde ! » (p. 12) Car si Damien a un nom de famille prometteur (on se souvient d’un certain Alexandre et de ses Trois Mousquetaires), il n’en a pas encore l’étoffe. Refusé 154 fois, son premier roman échoue finalement sur le bureau de Jean-Marc Figlioni, éditeur davantage spécialisé dans les coups marketing et les scandales que dans la prose ciselée version Proust. Bon.

Et l’idée de Figlioni a de quoi laisser perplexe : oublié, le manuscrit ! Damien se voit offrir une place de biographe officiel. Il devra rédiger l’autobiographie de Veronica Lippi, chanteuse qui a connu la gloire dans les années 80 avec un unique tube, Baba au rhum (numéro un en France en 1984… et durant six semaines !). Le but ? Faire de l’argent avec le scandale, en revenant sur les souvenirs sulfureux d’une cougar has been mais bien conservée (à 50 ans, elle posait nue dans L’Illustré, avec son python royal, Marlon). À la clef ? Un tirage de dix mille exemplaires… et 3% des ventes pour Damien.

Voilà comment Damien Dumas, écrivain inconnu et prof de français, se retrouve embarqué dans une folle aventure. Profitant des vacances d’été, il se rend à Verbier pour rencontrer Veronica Lippi dans son chalet. De confidences en révélations, de scandales en paillettes, il découvrira une femme extraordinaire, amoureuse des serpents et remplie de ressentiments à l’égard de la gent masculine Show-biz, sexe, alcool et rock’n’roll ne seront jamais loin pour Damien, qui endosse le costume du nègre pour une starlette sur le retour. Au fil de son aventure, il croisera des voisins en colère, les musiciens du Verbier Festival[1], la fille de Veronica (Marilyn Agnelin, une thésarde de l’Université de Lausanne), James Blunt, Dave, Johnny Halliday et des paparazzis… un sacré changement !

bloggif_5935cf8adbfa9.jpeg

« Le chalet de Veronica Lippi surplombe la station. Un endroit bucolique bercé par le murmure d’un ruisseau. À peine troublé par l’écho des jurons des ouvriers qui s’activent autour d’une grue plus bas. J’emplis mes poumons de l’air frais de la montagne (chargé d’une subtile note de purin) et prend mon courage à deux mains. […] Et je la vois. Étendue sur une chaise longue à lire un magazine. Bikini, lunettes de soleil et chapeau de paille. »

Dans Baba au rhum, Philippe Lamon fait preuve d’efficacité. Il dépeint le monde du show-biz avec beaucoup d’humour, forçant le trait et grossissant le réel… mais pas tant que ça. À travers ses mots et les yeux de Damien, on se sent un peu perdu dans cet univers de faux-semblants, de gros sous et de bling-bling. Mais c’est jubilatoire : qui n’a jamais rêvé d’explorer les travers de ceux qu’on présente comme des stars ? Sans prétention, la trame narrative est bien menée : d’un rebondissement à l’autre, Damien tente de cerner le personnage de Veronica, pour mieux la décrire… peine perdue, car la chanteuse se dérobe à ses projections et l’intrigue ne l’emmène jamais là où il veut ! On sent que Lamon s’amuse avec son héros (qui est un brin naïf), et ça marche : Baba au rhum est un roman qui se lit vite, avec beaucoup de jubilation et d’éclats de rire[2].

Si vous attendez une prose lyrique et un style ampoulé, passez votre chemin ! Lamon surfe sur les phrases chocs des magazines people avec beaucoup d’adresse – en particulier dans les passages tirés de l’autobiographie rédigée par Damien. Grâce à lui, Veronica se livre :

« J’étais horriblement déçue. J’avais perdu ma virginité et mes illusions en deux secondes et demie. Il s’est retiré l’air satisfait. Sans un mot pour mois. Soudain il s’est levé dans un cri épouvantable. Cet imbécile s’était couché sur un nid de fourmis rouges ! Ses fesses ressemblaient à un champ de bataille. Comme il était ridicule le dieu grec à hurler dans la forêt à moitié nu ! »

Bien sûr, il y a des stéréotypes : chaque personnage représente un « type » facilement identifiable. Du héros (l’écrivain en devenir) à la chanteuse (cougar, mythomane, alcoolique, mais généreuse), en passant par la meilleure amie (Julie, l’oreille compréhensive dont Damien est évidemment amoureux), l’éditeur (sadique, véreux et exigeant)… et même la fille de la star. Ce dernier personnage est peut-être celui qui m’a le plus déçue, le moins fait rire – déformation professionnelle oblige : fille de Veronica Lippi, Marilyn Agnelin est le stéréotype de la thésarde. Travaillant sur un sujet improbable (Jörg Spiegeldorfer, le fils d’un coiffeur suisse qui a tenté d’assassiner Adolf Hitler avec une paire de ciseaux, s’est raté et n’a jamais été réhabilité par la Confédération), elle est le prototype du rat de bibliothèque : peu soignée, pas féminine (par rapport à sa mère, bombe sexuelle quinquagénaire), persuadée de son intelligence, elle en veut à mort à Veronica, l’accusant de ne penser qu’à elle et de ruiner sa vie. Bon. C’était un peu facile et j’ai un peu ri jaune, dans un chapitre se déroulant dans la bibliothèque de l’UNIL. Un bon moment quand même.

« Écoutez, vous paraissez intelligent. Alors abandonnez cette biographie. C’est un tissu de mensonge qui détruira plein de gens. Et je peux vous assurer que ma mère vous détruira aussi. C’est une manipulatrice. »

Ce qui est plus intéressant en revanche, c’est que Lamon place son personange sous les auspices de deux figures d’écrivains : François Merlin, le héros malchanceux du film Le Magnifique, et Gustave Flaubert, l’incarnation du romancier moderne. Damien Dumas se retrouve donc balancé entre les exigences monétaires de son éditeur, sa fierté d’auteur amoureux du beau style et sa conscience flaubertienne, qui lui reproche de prostituer sa plume. Au final, il arrivera à trouver un compromis assez satisfaisant, s’amusant avec ses personnages (le fameux « pouvoir démiurgique de l’écrivain »), casant des mots improbables dans une autobiographie grand-public (comme « anthropopithèque », suite à un pari avec Julie) et tirant son épingle du jeu.

Si la fin est assez téléphonée, on est quand même bien content pour Damien : après 228 pages de galères en tous genres, le héros a quand même le droit à un peu de repos et de succès bien mérité, non ? Bref, Baba au rhum est un bon roman, à lire sans prise de tête et au second degré. Et si, en plus, vous sortez un verre de Petite Arvine et un dessert maison, c’est encore mieux !

Référence :    Philippe Lamon, Baba au rhum, Genève, Cousu Mouche, 2016.

Photographies : ©Magali Bossi

[1] Festival bien connu de musique classique.

[2] La preuve : mon beau-frère, jeune papa d’un petit de 10 mois, a trouvé le temps de laisser progéniture et femme, pour se plonger dans les péripéties de Damien Dumas… et il n’a pas lâché le bouquin ! Heureusement, le bébé était entre de bonnes mains.

Lettreuse, lettreux, Les Livrophages ont besoin de vous ! Vous aimez les auteurs peu connus, les livres intrigants ? Venez partager vos coups de cœur littéraires avec nous : ouverte à tous, cette chronique participative fait la part belle aux écrivains peu connus, aux ouvrages improbables, aux littératures différentes… N’hésitez pas à écrire sur vos livres favoris !