Un beau matin, comme si c’était écrit dans une vieille prophétie poussiéreuse qui avait traversé les siècles, ils s’étaient mariés.

Il la voyait encore parfois devant ses yeux mi-clos dessinée sur ses paupières, dans la fumée d’une cigarette ou entre les constellations, sa robe était noire comme si elle disait à toutes les traditions et aux bien-pensants du monde d’aller se faire foutre. Quand ils étaient face à face devant l’autel, il se perdit dans ses yeux et ne pouvait rien faire d’autre que sourire sans même s’en rendre compte. Il n’écoutait pas le discours du prêtre sur l’amour éternel plus fort que tout, il n’avait jamais été croyant et, de toute façon, qu’est-ce qu’il en savait ce putain de prêtre ? Lui il savait et elle aussi, mais personne d’autre ne pouvait comprendre. Ensuite, ce fut le bonheur, enfin presque. La seule ombre au tableau est qu’ils n’avaient jamais réussi à avoir d’enfants malgré leur envie et les visites chez les spécialistes. Visiblement il fallait que leur histoire ne soit pas parfaite pour que l’équilibre du monde soit maintenu. Il se disait parfois que c’était la preuve qu’elle n’appartenait pas à la même espèce que lui mais plutôt à un paradis perdu dont le souvenir lointain et vivace était autant symbole d’espoir que de désenchantement. Un jour, il lui avait dit que c’était de sa faute parce qu’un ange ne pouvait pas porter l’enfant d’un homme. Elle lui avait répondu : « Toi aussi t’es un ange, un ange déchu ». Sur le moment, cela lui avait paru sensé, cela l’était peut-être mais maintenant il n’en était plus sûr. Il n’avait rien d’un ange, ou peut-être d’un ange à qui on a arraché les ailes au sécateur avant de l’enfermer loin du soleil et de la grâce dans un endroit où la seule lumière vient d’une cigarette.

Les années de vie commune avaient passé et l’amour était toujours aussi fort qu’au premier jour, un peu comme un film que personne ne regarderait parce qu’il est trop chiant. Et puis, un après-midi de novembre même pas pluvieux (les après-midi de novembre n’annoncent jamais rien de bon, même s’il ne pleut pas), elle était morte. Sans avoir pris la peine de laisser une note sur le frigo pour le prévenir. Renversée par une voiture en traversant la route. Une putain de voiture qui allait trop vite et qui n’avait pas vu le feu rouge. Dans un monde un peu moins imparfait ç’eût été la faute d’un chauffard alcoolique qu’il aurait pu détester, mais il n’avait même pas de haine à laquelle il pouvait se raccrocher. C’était une mère de famille semblable à des millions d’autres, courageuse, délaissée et débordée. Elle amenait ses enfants déjà en retard à l’école et téléphonait à quelqu’un de la garderie parce que la petite dernière était malade. Elle avait tenu à le voir pour s’excuser et elle avait pleuré, tellement pleuré que ça le rendait malade. Pas parce qu’elle avait peur d’aller en prison (elle semblait presque vouloir être punie), mais parce qu’elle savait qu’elle ne pourrait plus soutenir son regard dans le miroir et que regarder ses enfants qu’elle aimait plus que tout au monde et son mari qu’elle aimait encore malgré sa sale habitude de s’avachir dans le canapé pour regarder la télé dès son retour du travail sans l’aider à préparer le repas ni se soucier d’elle ne serait plus jamais pareil, maintenant qu’elle avait ôté le soleil, l’horizon et même le sol qui vous empêche de vous enfoncer en enfer ou au centre de la terre de quelqu’un. Elle s’excusait en répétant les mêmes phrases comme un disque cassé ou un soldat en état de choc après son premier largage de napalm sur une école et elle pleurait plus que lui. Ce n’était pas difficile, puisqu’il ne pleurait pas. Il flottait dans un état brumeux où ce qui lui arrivait ne pouvait être qu’un cauchemar (ou bien les 8 dernières années avaient été un rêve). Quoiqu’il en soit il allait forcement finir par se réveiller. Mais ce n’était jamais arrivé. Finalement la mère n’était pas allée en prison, il en fut heureux, ou l’aurait été s’il avait encore eu la capacité de ressentir quelque chose qui ressemblait à ce sentiment. Les larmes avaient commencé à couler plus tard, quand il s’était réveillé et qu’il ne l’avait pas vue à ses côtés. Toutes les affaires qu’elle n’avait pas emportées avec elle au paradis étaient autant de témoins impuissants de la triste et froide réalité. Il avait beaucoup pleuré, des larmes chaudes et salées qui lui avaient brulés les yeux un peu comme sa beauté brûlait sa rétine autrefois. Et puis il y avait eu l’enterrement, il l’avait vue une dernière fois avec sa robe bleue qu’elle aimait porter. Elle était toujours belle et il avait presque l’impression qu’elle dormait. La pensée qu’elle avait juste besoin d’un baiser pour se réveiller lui avait effleuré l’esprit. Mais il ne l’avait pas embrassée et s’était contenté de poser sa main sur son front glacial et de replacer une mèche rebelle derrière son oreille comme il aimait le faire. D’habitude elle s’en offusquait un peu en rigolant et il lui disait que c’était mieux comme ça, là elle n’eut aucune réaction et il savait que ça n’aurait dû ni le surprendre ni lui faire mal, mais il eut mal comme il avait rarement eu mal. Un peu comme quand la meilleure partie de vous meurt en même temps que l’espoir infondé devant vos yeux impuissants qui essaient d’avoir l’air insensible. Il avait pris conscience qu’on aura tous des derniers habits qu’on portera, un dernier plat, un dernier baiser, un dernier fou-rire, une dernière chanson. C’était le constat le plus déprimant qu’il avait jamais fait. Il avait préparé un joli discours mais il n’avait pas eu la force de le lire, il savait qu’il en aurait été incapable. Quelqu’un avait dit que le ciel avait gagné sa plus belle étoile, il avait cherché mais il ne l’avait jamais trouvée. Tout le monde l’avait consolé, l’avait serré dans ses bras, l’avait embrassé en lui disant qu’ils comprenaient et qu’un jour ça irait mieux. Il leur en avait voulu sans trop savoir pourquoi, mais ils essayaient juste de l’aider en pensant que des beaux mensonges valaient mieux que le silence. Il avait eu envie de frapper le prêtre qui déblatérait des conneries pour justifier l’injustifiable en étant persuadé de dévoiler la vérité absolue à une foule indigne de la recevoir et incapable de la comprendre. Mais il s’était retenu, elle n’aurait pas voulu qu’il gâche son enterrement. Après coup, cela lui avait semblé stupide comme réflexion, de toute façon elle n’était plus là pour regarder et cela paraissait compliqué de gâcher une cérémonie où le moment fort consistait à laisser un être aimé sous plusieurs mètres de terre pour l’éternité, ou au moins jusqu’à la fin du monde. Quand les funérailles qui ressemblaient à un cirque où chacun joue au clown le plus triste furent finies, il était allé dans un bar, avait commandé un verre et mendié une cigarette à une fille dont il n’avait même pas remarqué la beauté. L’alcool qui avait dilué un peu son sang et son chagrin lui avait permis de ne pas pleurer. Il alluma sa cigarette cérémonieusement comme si c’était un cierge ou un explosif avec lequel un soldat courageux s’apprêtait à se sacrifier de manière héroïque. À la première inspiration, la douce brûlure de la fumée sur son palais, dans sa gorge et ses poumons l’avait presque fait se sentir bien. Quelques minutes plus tard il était au distributeur pour acheter un paquet. Il avait enchainé les verres et les cigarettes comme si c’était une possibilité valable pour un suicide agréable. Cette période ne lui avait laissé que des souvenirs flous ; il écumait les bars, toutes les nuances de la souffrance et ses bons souvenirs gâchés et embellis par l’amertume de la nostalgie. Il se souvenait juste du soir où son meilleur ami était venu le chercher en cellule de dégrisement ; dans la voiture qui le ramenait chez lui il lui avait dit qu’il comprenait ce qu’il ressentait mais qu’il devrait trouver un meilleur moyen de faire son deuil. Il lui avait répondu qu’il avait seulement perdu son cochon d’Inde quand il était gosse et que c’était impossible qu’il puisse comprendre. Ensuite il l’avait insulté et avait pleuré, probablement dans cet ordre mais il n’en était même pas sûr.

Un soir il avait rappelé son dealer, par miracle ni reconverti, ni en prison. L’alcool et la cigarette avaient atteint leurs limites. Il avait besoin de quelque chose de plus fort. Il n’avait pas oublié la sensation libératrice et orgasmique de l’aiguille qui brise la paroi de la veine et le flot glacial qui réchauffe chaque organe lui avait fait tout oublier, en tout cas pour un instant, mais c’était déjà un bon début. Se souvenir c’est souffrir, oublier c’est se libérer. Il avait arrêté d’aller dans les bars. La vision des gens heureux le rendait malade, et puis c’était moins cher de boire seul chez soi, sans oublier que là-bas personne ne vous juge. Il avait quitté son travail ou en tout cas il avait arrêté d’y aller. L’argent qu’ils avaient mis de côté pour leurs vacances au Mexique, il l’avait brulé dans un brasier de cigarette et noyé dans un océan d’alcool et d’héroïne. Il avait même entamé leurs économies qui ne serviraient de toute façon à rien sans elle. Il haïssait tous ceux qui ne comprenaient pas pourquoi il attelait autant d’énergie à se détruire alors que tout ce qu’elle aurait voulu c’était qu’il trouve un moyen d’être heureux sans elle, mais elle n’était pas assez narcissique pour savoir qu’elle était la seule chose sur terre à l’avoir jamais rendu heureux. Il savait bien qu’il aurait dû se reprendre en main mais il ne pouvait pas, il était trop faible ou son amour pour elle était trop fort. Il aurait pu essayer de trouver une autre femme, un peu comme les parents qui achètent un chiot à leur gosse inconsolable depuis la mort du chien familial. Il était toujours plus ou moins jeune et il était beau aux yeux de beaucoup d’entre elles, et puis son charme tragique réservé aux gens qui ont souffert plus que la moyenne aurait conquis plus d’un cœur. Il aurait pu se noyer dans un océan de corps pour au moins atteindre l’absence de pensées libératrices de l’orgasme. Mais il avait connu trop d’amour pour se contenter du plaisir charnel, et puis il savait qu’aimer à nouveau était moins crédible que de la voir revenir un jour, quand Dieu se serait finalement rendu compte de son erreur. Alors il attendait le beau matin où il aurait le courage de se pendre avec la corde de souffrance. En fixant le néant incarné par les nuages de sa cigarette auxquels il aspirait avec violence, il priait un dieu sourd avec la foi puissante des athées désespérés. Il lui demandait juste de le laisser la voir une dernière fois. Juste une journée, une heure ou une seconde. Pour lui dire ce qu’il ne lui avait jamais dit parce qu’il ne pensait pas que c’était important, ou juste se perdre une dernière fois dans ses yeux en silence. Mais le grand barbu n’écoutait pas, peut-être qu’il était occupé à dépuceler la cargaison de vierges qui venait d’arriver au paradis, à planifier la prochaine catastrophe naturelle ou à choisir des enfants à qui filer le cancer. Alors il avait prié le diable, avec lui au moins on peut négocier. Malgré ce qu’il pensait, l’apparition qui s’offrit à ses yeux n’était pas une hallucination causée par une remontée d’héroïne.

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Gauthier Perret

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