« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, nous vous proposons une immersion dans le style des Lettres persanes de Montesquieu, à travers la réécriture d’un passage des Natchez, roman de Chateaubriand.

Maëlle Schubert se frotte à Montesquieu avec brio… bravo !

Pastiche de Montesquieu, Les lettres persanes

Tout ici m’est étranger ; tout ce que j’observe m’est inconnu. Je m’étonne du peuple français et le peuple français s’étonne de moi. Il me faut chaque soir analyser ce que je vois, ce que j’entends, pour être en mesure de comprendre ce qui m’entoure. Je m’occupe avec un plaisir certain à répertorier les habitudes de ce peuple païen dont les mœurs diffèrent en bien des aspects de notre grand Empire persan. J’examine, je dissèque, j’analyse. Tout m’intéresse et tout m’éblouit. Je suis comme un pauvre ignorant qui a tout à apprendre.

J’ai passé hier une soirée dans une assemblée, où il s’est passé des choses bien singulières. Ne connaissant personne, j’écoutais avec délectation les conversations qui emplissaient la salle. Deux hommes derrière moi louaient les mérites de cette chambre de justice qu’ils nomment la chambre ardente. Je n’écoutai cependant pas davantage leurs propos, trouvant de la bêtise à vanter ce genre d’institutions que nous ne trouvons nullement dans notre puissante Perse. Les affaires qui y sont traitées sont des affaires d’Etat. Elles devraient par conséquent être publiques, mais elles en sont cachées. Le roi aurait-il honte de la justice d’État ? Pourquoi ces réunions doivent-elles rester secrètes ? Mais là n’est pas le sujet principal de mon étonnement. Quelques instants après, un trouble se produisit, après qu’un sujet eut fait parvenir une nouvelle que voici : une troupe du roi s’était approchée trop près du lieu où l’on se trouvait, escortant des exilés. Tu seras étonné de savoir, Rhedi, que dans le Royaume de France, le peuple se dispute au sujet de son Dieu, ce qui peut surprendre des Mahométans comme nous. La chose curieuse est qu’il semble adorer le même esprit païen, mais qu’il se dispute sur la façon de l’adorer. Pour cela, le roi de France inflige un combat sans merci à son peuple malheureux. Ce genre de dissidence n’arriverait pas en Perse, car il n’y a qu’un unique moyen d’adorer le Dieu des Dieux, et seuls les grands Mahométans le connaissent.

Le lendemain matin, mon ami français m’emmena dans un lieu somptueux qu’on nomme théâtre, semblable au grand sérail du sultan, de par les luxueuses peintures dorées qui ornent les murs et les poutres de marbre brillantes. Un fait particulier attira mon attention : des hommes et des femmes déambulaient conjointement, se croisant et s’interpellant, sans montrer la moindre honte à se trouver dans le même lieu. Qu’il est curieux de voir ces deux sexes si opposés cohabiter, comme s’ils étaient égaux ! Nous allâmes nous asseoir dans une sorte de balcon, d’où je pouvais observer les autres spectateurs : des hommes de qualité, coiffés en perruques, discutaient gravement entre eux. A leur côté, leurs uniques épouses, qui laissaient apparaître leur visage sans aucune honte, patientaient respectueusement. D’autres hommes, qui paraissaient moins riches, étaient assis plus bas. Ceux-là faisaient davantage de bruit ; l’un d’eux se faisait remarquer par un rire aigu. Après quelques temps d’attente, le silence se fit et deux eunuques se mirent à chanter. Quel ravissement alors ! Je fus ému de cette musique et de ces voix portantes. Lorsque le rideau se referma, une courtisane assise au balcon d’à-côté m’interpella et m’invita à dîner dans sa demeure. Quelle surprise d’entendre une femme libre s’adresser à moi d’une pareille manière, et qui plus est de l’entendre nous inviter chez elle ! Cependant, curieux de cette perspective intéressante, j’acceptai volontiers sa proposition et lui adressai une formule de politesse que je tentai de faire à la française. Je n’eus pas le temps d’entamer la conversation que le rideau se rouvrit et que le spectacle reprit. Cette deuxième partie me ravit moins et me dérangea. Il semble en effet que les hiérarchies sociales des Français soient quelque peu déréglées. Comment un valet du statut de Scapin peut-il enfermer son maitre et le frapper de la sorte ? Jamais en Perse un tel retournement ne pourrait se produire. Que nos mœurs diffèrent des leurs !

La représentation terminée, la courtisane et son entourage nous menèrent dans sa demeure qui ne ressemblait en rien à un sérail persan, car un désordre certain y régnait : il n’y avait point un unique homme entouré de ses femmes et de ses eunuques, comme la tradition l’exige, mais un grand nombre de membres des deux sexes qui se mélangeaient, sans que je ne puisse apercevoir un chef. Tout respirait la richesse et la luxure. Tout Paris semblait rassemblé en cette maison. En arrivant, je provoquai une réaction certaine chez ces invités de grande qualité et je ne fus pas mécontent de me trouver en si précieuse compagnie. Déambulant de pièce en pièce, j’écoutais ces hommes et ces femmes si raffinés et d’une politesse propre à la France. Les discussions étaient tantôt graves, tantôt légères. Dans un recoin, j’aperçus un homme original, qui ne se mêlait pas aux autres. Je m’approchai de lui, curieux. Je le saluai, mais avant même que j’eusse eu le temps de m’entretenir avec lui, un autre vint nous interrompre. En aparté, je m’enquis de l’identité de cet individu au langage obscur et au regard absent. Il me répondit que c’était un certain la Fontaine, qui était un poète, quelqu’un d’important, cultivé, mais qui dérangeait parfois par ses critiques des mœurs de leur société. Il n’est pas rare qu’il se considère comme supérieur aux autres, ces animaux de salons, comme il les nomme. « Que donne, demandai-je, un homme qui ne sert qu’à bien parler, si ce n’est pour défendre son pays ? »  – « Garde-toi, tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine », intervint le poète, qui était revenu à lui. À ces mots, l’autre homme m’entraîna ailleurs.

En traversant la foule, je vis un individu à l’apparence très sérieuse, mais au regard rieur, qui semblait important. Son habit était noble, mais sa conduite semblait de basse naissance. L’homme qui m’accompagnait l’apostropha : « Quel talent ! Vous avez ému ce soir des personnes venant de la France jusqu’à la Perse. » Le grand homme, gratifié, le remercia et aussitôt partit dans une discussion animée avec ces deux comparses qui l’accompagnaient. « Qui sont, demandai-je, ces individus si extravagants aux paroles pompeuses et à l’allure fière ? » – « Ce sont, me répondit-il, des hommes de talents. Le roi les entretient en échange de quelques divertissements. » Imagines-tu, Rhedi, un Royaume qui paye des sujets pour faire rire et pleurer ? Ne devrait-il pas utiliser cet or pour étendre son hégémonie sur d’autres territoires, ou pour régler les troubles qui sévissent sur son propre territoire ? Que dis-tu d’un pays où l’on tolère de pareilles gens ? Où ces hommes que voici vivent de leur vaine parole ? Chez nous, ces hommes serviraient d’eunuques à nos femmes et resteraient enfermés, pour le bien de l’Empire. Que me manquent les mœurs et coutumes éclairées de mon doux pays, dans ce sombre pays qu’est la France !

Maëlle Schubert