« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, la littérature romande est à l’honneur. Elle abonde de récits de promenades : emboîtant le pas à Rousseau, plusieurs poètes ont narré des déambulations (réelles ou non) dans le Pays romand. Didier Bonvin s’y est glissé à leur suite et a rédigé la fin de ces balades. Après un incipit de Corinna Bille[1], découvrez comment la plume de Didier joue au caméléon… bravo à lui !

L’homme qui retrouva le premier jardin

(pastiche de Corinna Bille)

C’était une montagne étrange portant un nom étrange : le Corbetschgrat. Elle ne ressemblait à nulle autre et, lorsqu’on la regardait de la plaine, on sentait bien qu’elle vous tournait le dos et gardait pour elle seule des contrées de mystère.

Elle s’élevait, ample et digne, d’un seul élan vers le ciel ; mais au lieu de s’arrondir en dôme ou de s’affiner en pointe, elle conservait jusqu’en haut sa largeur. Une montagne qui ne se terminait pas, qui vous laissait pantelant, insatisfait, une montagne qui se continuait dans le vide et dans l’imagination des hommes.

Les incendies et la sécheresse avaient rongé sa pelisse et mis à nu ses flancs. On la devinait solide, toute en roc, sauf dans ses dévaloirs crayeux, mouvants, où glissaient les troncs.

Corinna Bille



Depuis des jours, un homme l’observait. À la pause, au milieu des autres vignerons, il regardait la cime absente. Il ne vous entendait plus. On se poussait du coude en riant… Le Corbetschgrat tenait ses pensées et son cœur.

La nuit couvrait encore les vignes de la Contrée quand il partit.

Vite délaissée, la route du Val avec ses rencontres importunes, son empilement d’allers et de retours ! Le bleu de geai se poudra d’ocres et de rose, tandis que le couloir offrait une vue à fleur de peau sur la montagne.

La montée était longue et périlleuse. Mais le cœur du jeune homme ajustait chaque pas sur la pente friable ; il en éprouvait cette sorte de joie qui flatte le chasseur.

Près du sommet, un arbre dévala, comme la barque qui s’abandonne follement aux flots de la cascade. Il l’évita d’un bond, et la végétation du talus que la chaleur faisait roussir le reçut. Il sourit avec une pointe d’orgueil.

Qui l’aurait vu gravir le haut de la montagne saurait redire sa prestance, sa grâce : avec quelle délicatesse il écarta les arbustes et les fleurs, comme il sut épargner leurs hôtes silencieux… Aucun obstacle ne semblait plus exister entre lui et la fin du Corbetschgrat, et ce vide même étonnait, donnait presque le vertige, parce qu’on savait bien qu’il était peuplé de mille souffles et prunelles. Tous ces regards admirant son aisance avivèrent son émotion.

Depuis le début, une eau s’était mise à chanter, que les yeux ne voyaient pas. Un chant clairet, comme un carillon légèrement désaccordé, qui devait bondir sur le sol moussu de l’autre versant.

Enfin, sa silhouette se dessina sur l’horizon de la Haute plaine.

Il contemplait désormais ce qu’on ne voit pas.

Le soleil était au zénith : nulle ombre ne sortait de l’homme. Au contraire, son corps grandi réfléchissait et amplifiait encore le bouquet de senteurs et de lumières qui provenait du ventre vert de la montagne.

Il nomma silencieusement tous les astres, toutes les épices, toutes les présences qui sillonnent le monde : celles que l’on invoque, celles que l’on écarte et aussi celles, plus nombreuses, que l’on préfère généralement ignorer.

Il suivit le ruisseau dont le cours serpentin détrempait le placide cratère, jusqu’au septième bocage. Il fit une halte, reprit son souffle et la haie d’arolles, puis la couronne d’ébènes s’écartèrent pour lui frayer un chemin : une fillette bonde le regardait en souriant. Elle était assise, toute seule, au milieu des rubans bariolés de son costume de demoiselle et clignait de l’œil en hochant la tête. Elle gazouillait son nom dans une langue perdue.

Il fit un pas, se pencha légèrement et se tint immobile, sans bruit.

Alors, il approcha lentement sa main de la coiffe scintillante pour en saisir la perle la plus belle, la plus haute…

Il eut un haut-le-cœur, un cri lui échappa : elle manquait !

Didier Bonvin

 

[1] Bille, S. Corinna, « L’Homme qui retrouva le premier jardin » in L’Enfant aveugle, Albeuve, Castella, 1980, p. 92.