« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, nous achevons notre périple à travers les paysages de la littérature romande, commencé il y a deux semaines. À la suite de Rousseau, plusieurs poètes ont narré des déambulations (réelles ou non) dans le Pays romand. C’est le cas de Maurice Chappaz, dont Didier Bonvin pastiche ici le style, dans Le Testament du Haut-Rhône … Encore bravo à lui !

Le Testament du Haut-Rhône

(pastiche de Maurice Chappaz)

Sur la route de Finges un lent convoi point. Une sorte de vaste panier avec une bâche verte zigzague à travers la pinède. Un fort âne brun tire ; un chien attaché sous le chariot par une ceinture de cuir balance sans cesse sa tête à droite et à gauche. Le coq chante perché au faîte d’un clocher de toile, le chat guette par un trou. On ne voit pas un homme et sans doute dorment-ils à l’intérieur sur des paillasses, affligés par les grandes chaleurs. Ce sont les musiciens de Brême, la troupe d’animaux rôdeurs venus d’une ferme de l’Allemagne. La roulotte semble avancer sans maître. À chacune des extrémités de la forêt, les nomades ont une place pour s’arrêter et allumer le feu. Je les aperçois souvent ; je ne sais trop pourquoi, même si je ne m’éloignais jamais des petites bornes militaires qui marquent ici les distances du Simplon et les limites de mon domaine, je sentirais que je fais partie de ces cortèges de bohémiens.

Maurice Chappaz

Souvent, leurs cahots m’ont balloté. Leur Joie triste m’a submergé. Qui nous la ravira ? La fête, comme la lumière, ne peut procéder que de l’Ailleurs, et la parole oraculaire, une bouche sacrée forcément la profère.

Il me souvient d’un peintre chez nous vénéré, divin et inconnu, enchanteur de cette Vallée, dont la main au siècle passé a fleuri maints autels, chambres de bois ou presbytères. Un art naïf, son pays lui-même peut-il l’éclore ? Il nous faudra déserter. L’exil aux ailes de colombes : la voie droite pour recueillir la Parole retentissante. L’écoute distillera ce saint message, noté tel pour la première fois, depuis toujours connu des bêtes, des ciels et des lacs : nous sommes traversée. Un vent sans limites nous inonde.

Plus d’une fois, il me fut donné de sortir de l’aire d’ombre de ma haute enfance. Retournant, mordillant l’ancolie locale, j’y ai trouvé, plus que chez moi, des parents. Cette confrontation accorda une connivence enfouie. Le balancement des jupes de velours dans la latérale vallée du L. qui se retire au Nord, orientée vers le Levant, avait conservé la cadence pesante des processions de chez nous en allées, et aussi le deuil blanc des chasubles laborieuses par quelques confréries pénitentes prolongé, usage que je ne savais déjà plus. Sur une autre pente, carillonnante de soleil, dont le chef-lieu arbore un titre impérial, entre deux langues sœurs se livre comme entre taurillons un combat. Mais l’une et l’autre laissent abonder, et chacun le sait car chacun le parle, un même patois ancestral. Sur les douces épaules de montagnes plus anciennes, j’ai goûté, savoir précieux, le compagnonnage d’hommes aux aguets ; ils se comprenaient unanimes en un parler tressant des langues étrangères. Là, dans l’élégance d’une large ferme voûtée, on m’instruisit aussi du couvert réservé au Juif errant. Ce qu’il en est des demeures célestes orientales, Toit du monde ? Il me plaît de songer que partout l’errance avec la sagesse croise le fer. La sapience, liqueur souterraine avant d’être puisée. Oui, j’ai relevé des traces de l’originelle similitude dans des régions où les fleuves sont déjà partout corsetés, où l’armoise ne pousse point, où les glaciers n’ont pas leur vin.

Reste une question. Y a-t-il pour moi quelque chose à réaliser ici, ici de préférence, ici à l’exclusion de tout autre pays ? Et ceci : pour que l’âme d’un pays se révèle à l’oreille du poète, suffit-il de l’arpenter sans relâche ? Car l’épiphanie exige un veilleur, mais le veilleur jaloux met en fuite. La bête sylvestre flaire la possession et la refuse.

En pensée, j’ai suivi à nouveau le chemin du saltimbanque, j’ai observé sa discipline : il ne déambule pas en gyrovague ; il circule. Son infidélité aux lieux, le dédain de la communauté autochtone que les gens d’ici lui reprochent par cailloux et injures, une ronde annuelle les dicte. Il entre et sort des pays selon un code minutieux. Il apparaît aux marges puis regagne le néant, attire le regard et s’y soustrait. L’art sûr de sa parade nuptiale, peut-être l’ignore-t-il lui-même ; il est fidèle à plus d’une promise ; il a réveillé mon désir de guetteur ! Et nos paysans sans le savoir lui ressemblent, eux que les douze mois font « remuer ». D’un étage à l’autre de la montagne, ils franchissent des paliers ! Imposantes caravanes, arches de centaines d’âmes humaines, animales ! Tous le même jour, ils quittent un lieu pour un autre. Ils disent savoir pourquoi : tailler des pieds de vigne, rentrer des foins, quérir des pâturages, récolter le seigle puis le raisin, célébrer selon les rubriques les Mystères. Mais une autre force, profonde, préside à ces « remues ». Il nous faudra regagner cette profondeur. Pour ne pas abandonner cette amoureuse oscillation. Or qui ne voit l’homme nouveau se fixer dans un bureau, s’enfermer dans une usine ? Bêtes recluses à l’étable, interdites de pâturage. Pour quel profit ? Sous nos yeux se perd une Voie. Déjà des chemins sont bornés, les vies spoliées de leur prolongement éternel.

Le convoi abandonné à la fluidité du chemin ancestral, il m’appartient du moins de le redire et de le savourer, debout sur quelques toises de terre sablonneuse. Seul. Ou avec quelques compagnons, l’oreille dressée, entrés ensemble en Beauté : le goût d’une feuille de sauge cueillie dans les bras d’un Rhône folâtre…

La lumière vespérale retrempe les couleurs du sous-bois. D’autres éclats de vie à peine voilés de gravité ne vont pas tarder à se manifester. « La lumière, personne ne pourra nous l’enlever » m’a l’autre jour assuré, gorge serrée, un peintre ami au sacerdoce paisible.

Didier Bonvin