« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, nous poursuivons notre promenade dans la littérature romande, commencée la semaine dernière. À la suite de Rousseau, plusieurs poètes ont narré des déambulations (réelles ou non) dans le Pays romand. Didier Bonvin s’intéresse ici à un texte de Gustave Roud, Halte en juin[1]. Après avoir laissé parler l’auteur, il pastiche son style… bon périple à lui !

Halte en juin

(pastiche de Gustave Roud)

 

Deux heures de la nuit ? Trois heures ? On ne sait plus. Les clochers comptent mal leurs coups de cloches, une oreille vague les accueille sans qu’un chiffre puisse naître dans l’esprit, tant l’assiègent sournoisement la lassitude et le sommeil. Oui, la marche même cesse d’être machinale ; c’est une grave entreprise maintenant que d’avancer sur une route sans limites, pareille à une pâle présence au bas de l’ombre et de moins en moins sûre. Elle se dérobe, elle se déroule, elle se balance et flotte mollement dans l’obscur, trop haut, trop bas, perfide au pied qui s’y pose.

Gustave Roud

            On poursuit cependant. L’élan des membres chahute et berce le cœur blessé qui consent, étourdi. Ouvert aux visions… On perçoit plus nettement le froissement de l’herbe sous la chaussure. Ce froissement, on l’anticipe, on l’accompagne, on le quitte jusqu’au pas suivant qui le renouvelle. Tout l’écheveau des pensées repose sur ce cycle, s’y accorde, ensommeillé et enivré. Ajuster sa foulée ; saisir sans blessure une branche ; accueillir chaque nuance de ténèbres, sourire peut-être à une cascade de lune. Au bout d’un long temps qu’on ne mesure pas, toujours conduit par le souci qui a exigé le départ, qui assombrit encore l’esprit, ce souci à cause duquel on a renoncé au confort d’une chambre, à la fidélité d’un livre, au bout d’un long temps, finalement on est rejoint, interpellé par une contrée mystérieuse, parallèle : le visage nocturne, le visage sororal du pays que de jour (et même de nuit !) on a mille fois sillonné. Tout s’anime d’appels

Aucun des sens requis pour le noble office de la marche n’échappe à d’innombrables sollicitations : est-ce la capucine qui foisonne là, déroulée dans la pénombre d’un jardin ? Sa gestuelle bleu nuit exprime une telle soumission que rien ne perce de l’exubérance ignée de ses apparitions diurnes. Non loin du sentier, des souches composent une singulière figure. Pour obéir à quelque prescription sacrée ? À une fantaisie ? À moins qu’elles ne disent rien d’autre que l’abandon… Lorsque le chemin retrouve les flancs de la forêt, dans cette frange où d’ordinaire il est seul à s’opposer à la marche rectiligne du cueilleur décidé, ce pupitre de violoncelles ourlé de noires timbales, est-ce l’arrête-bœuf bordant une rangée de pierres ?  Et ce massif dentelé si souvent salué : comme il s’est fondu en une douce rondeur, tandis que son feuillage, sombre ce midi, s’éclaire d’une vibrante langueur !

Ce qui trouble et exalte le marcheur, gardons-nous de le réduire à une somme d’altérations de coloris. Sous les yeux du pèlerin nocturne s’opère bien plutôt une transmutation où tous les êtres échangent leurs attributs. De sorte qu’au sein du paysage réorienté s’ouvrent de nouveaux itinéraires affectifs : les deux rangées de peupliers qui rythment la campagne en désignant sur la colline un point que le regard atteint sans peine dans la lumière du jour, voici qu’elles élèvent maintenant le regard jusqu’au fond du ciel. Passant entre leurs masses denses si tu renverses la tête, ce n’est plus une limpide aquarelle qu’elles découvrent au gré de leurs ondulations, mais les abondantes volutes d’une marine dont elles font partie. Comme elles en fouillent puissamment la toile, vagues très noires !

Et cependant, au sein de cet ondoiement cosmique, un certain silence perdure, s’intensifie, se précise même. Silence paisible du corps en marche, silence des sens à l’affût de tout frémissement, silence de la conscience accordée aux orbes célestes. Ô respiration de la nuit nourrie de tant de voix, es-tu réelle ? Pour annuler tes sortilèges suffira-t-il d’un mouvement dans le fourré, d’un craquement causé par l’une des minuscules présences qui environnent le promeneur, l’observent et l’interrogent à son insu – le craignent peut-être ?

Pour l’heure, les arbres et les herbages continuent leur obscure poussée. Le bétail refait ses forces à la chaleur du mur. Sur les lieux dégagés, la lune est répandue. Et l’on poursuit, solidaire des étoiles aussi bien que de la poussière du chemin, la marche vers ce que l’on ignore toujours. Jusqu’à ce qu’un oiseau, premier entre tous, darde son chant, cri merveilleux déchirant la fraîcheur du matin. Ce cri, avec passion, on le fera nôtre. Et quand on poussera la porte du jardin, les couleurs qui reposent encore dans les feuillages surgiront pour nous offrir l’accueil d’une poignée de main amie.

Didier Bonvin

 

[1] Roud, Gustave, « Halte en juin » in Halte en juin, Fata Morgana, 2001, p.17.