« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de cet atelier, animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » ! 

La semaine passée, vous avez suivi la plume d’un caméléon littéraire : Jordan Gygli, que nous avons publié dans notre 16e numéro papier. Nous vous proposons aujourd’hui la suite de ses pastiches consacrés à Ancien malade des hôpitaux de Paris (Daniel Pennac). Il se glisse aujourd’hui dans le style de Nathalie Sarraute… merci pour ce texte !

Sarraute[1] réécrit Pennac[2]

            « Oxygène, vite ! »… C’était une voix excitée par l’urgence et pourtant si solide, qui venait de s’écraser contre mes tympans. Quand j’ai compris que je voguais sous la surface, on a encore hurlé : « Oxygène, vite ! ».

– Il faut dire qu’on a l’air déterminé à te sauver la vie… c’est normal d’être tenté… tu as toujours voulu goûter au contenu des tonneaux rouges que les saint-bernards portent autour du cou…

– Tu as raison… je me souviens de la carte postale envoyée par ma sœur… il y avait ce gros chien, un saint-bernard, qui portait fièrement son tonnelet…

– Mais es-tu tout à fait sûr de vouloir y retourner ? Tu as quand même tué un malade…

– Alors on pourrait se maintenir ici encore un peu… Verhaeren finira par me pardonner… plus inquiet de tuer un étudiant que de perdre un patient…

« Un foutu pneumothorax, sans aucun doute »… J’étais frappé par la soudaine inquiétude de la voix, qui expliquait encore, et je comprenais que je venais de recevoir le tibia de Saliège dans la gorge, que j’en avais eu le souffle coupé, que mon pouls reprenait lentement le décompte. Puis mes poumons s’emplirent de vie, d’air frais, d’ambition, de lumière…

– Va, tu m’entendras encore un peu, promis…

– Maintenant, c’est le moment d’ouvrir les yeux… mais ce n’est pas moi que Placentier ventile en toute hâte, la bouteille d’oxygène sous le coude… c’est le malade… et c’est sur son visage qu’est descendu le masque… c’est pour lui qu’on a dit « oxygène, vite ! »… l’image de Placentier, cependant, m’est familière…

– Ces hommes que tu avais vu traverser les vignes, monter, descendre les coteaux…

– Oui, c’est ça, les sulfateurs… les vacances chez grand-mère…

Et voilà soudain Verhaeren qui traverse l’assistance… je le vois monter sur son escabeau métallique, coller son oreille contre la poitrine du malade… non, ce n’est pas le malade que je vois… c’est l’oreille de Verhaeren… comme une de ces ventouses marines à digestion lente…

– Cette image, tu l’as vue justement dans le grand dictionnaire chez grand-mère…

– Mais je ne m’en rappelle pas ainsi. Je me vois adolescent, caché dans le creux d’une falaise au bord de la Méditerranée, confusément jeune, bourgeonnant, bouillonnant… je me souviens surtout m’être demandé ce que ressentaient les coquillages vidés d’eux-mêmes par les étoiles de mer… ils étaient arrachés à la douce chaleur de leur coquille et projetés sans prévenir dans les entrailles sanguinaires d’un autre monde… d’abord l’anesthésiant, doucement… on glisse vers un autre organisme… et déjà le refus ne peut plus passer nos lèvres…

– Est-ce au cœur de ces rochers que tu as toujours voulu retourner ? Tu espères ressentir à nouveau ce que tu as égaré, le confort de l’enfance, l’insouciance des vacances chez grand-mère…

–En effet, je le sais maintenant… Je n’aurais jamais voulu quitter ces rochers, le cocon de ma jeunesse…  mais il fallait que je devienne médecin… et je le croyais…

– Il y a bien Françoise…

– Mais oui ! Françoise et ma carte de visite… Cette envie sauvage d’éblouir toute la médecine… Il faut que je me reprenne. Pour Françoise ! Pour ma carte de visite !

Jordan Gygli

[1] Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard Folio, pp. 130-132 et pp. 207-217.

[2] Daniel Pennac, Ancien malade des hôpitaux de Paris, Gallimard Folio, pp. 37-41.