« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de cet atelier, animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

La semaine passée, vous avez suivi la plume d’un caméléon littéraire : Jordan Gygli, que nous avons publié dans notre 16e numéro papier. Voici la fin de ses pastiches médicaux, consacrés à Ancien malade des hôpitaux de Paris (Daniel Pennac). C’est avec Louis-Ferdinand Céline et son style si particulier qu’il conclut cette aventure… bravo encore !

Céline[1] réécrit Pennac[2]

            Sûr Juraj était pas fou, j’en savais quelque chose… et qu’il était maître de lui et de sa science… nous attendons… nous pendons à ces lèvres… Juraj est prêt… pas nerveux… il a appris le français dans les manuels de médecine…

« Opisthotonos…

– Quoi ?

– La phase terminale du tétanos…

– Vraiment ?

– La diversité des symptômes, c’est le piège avec cette cochonnerie…

– Tu as cru à une occlusion ?

– Ça y ressemblait tellement…

– Tu crois que c’est fini ?

– Dur à dire… on verra s’il tient jusqu’à demain… il faut quand même lui faire une ponction… Galvan, tu es doué pour ça… si je me souviens bien… »

On pouvait compter sur Juraj… il pensait toujours aux autres… un petit mot pour la confiance… et pas du « chiqué » comme dans les feuilletons ! des vrais compliments ! de l’honnêteté plein la bouche… mais les patients ont peur de la ponction… la piqûre fantasmatique… comment ?… je savais m’y prendre… et j’aimais ça… d’un patient l’autre… l’aiguille dans la colonne vertébrale, entre la quatrième et la cinquième lombaire, la résistance du ligament, et le canal rachidien, je commençais à m’habituer… en aspirant le liquide céphalo-rachidien, carrément, on voyait le faux miel monter dans la seringue… « c’est donc ça la vie, on est pleins de soleil ! » que je disais bêtement, au début… prenez le pire des gugusses, il sera plein de soleil…

Je vous ai beaucoup parlé de médecine, allez pas me prendre pour un pédant !… pas moi !… mais à force d’en voir crever, on se dit qu’il y en aura plus assez !… vive le futur de l’humanité !… mais si on se laisse claboter avant ?… j’ai rencontré la misère, un peu plus tard, dans le couloir des urgences… après la ponction et tout le reste… ça sentait l’alcool, l’urine, le tabac, les pansements sales… on se passait de la permission de mourir… je suis pas devin mais j’observe… ceux-ci… ceux-là… je vois la solitude, la peur, l’impatience, la douleur… les hommes se fatiguent de tout, même des plus enivrants poisons !… il y en a, il paraît, un milliard de fois autant !… dispersés à travers le monde !…

Mais à l’hosto là, avec mon patient sur les bras, je soignais encore tant bien que mal… il n’y avait pas eu de ponction… le patient avait commencé à s’étouffer avant la piqûre… et après l’étouffement, spasmes et ganglions à la chaîne !… on n’y comprenait plus rien… je voyais tous ces spécialistes du recto, du périnée, du colon, du ciboulot donner leur avis… parfaitement affirmatifs, experts sanitaires, chahutant chanoine !…

« Un mystère votre patient !… C’est tout, Galvan ? je note ! je note !

– Non ! y a d’autres choses !… mieux encore !

– Ah !… Racontez tout ! il faut que je sache !

– Comprenez bien, on avait condamné le patient ! tous les médecins étaient “affirmatifs“, exaspérés, épuisés ou vidés… la mort du patient était “affirmée“… pas de doute ! et pourtant ! il est bien vivant ! pétaradant même !

– Comment Galvan ? vous l’avez sauvé ?

– Pur miracle, action divine pardi ! et tout le tralala avec ! Amen !

– Galvan vous m’amusez… »

Drrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrring !… téléphone ! c’est pour un journal ! pas des moindres…

« Docteur !… Docteur ! accepteriez-vous de nous accorder l’exclusivité ?

– L’exclusivité sur quoi, bon dieu ?

– Docteur, mon cher docteur ! votre histoire !

– Je l’ai racontée cent fois ! à tous les diables ! sans mentir !…

– Alors, Docteur, juste votre opinion ! en deux mots !… je vous en prie !

– Pauvre bougre ! je n’en ai plus !… Comment croire après ça ?

– Mais après quoi, Docteur ?

– La résurrection, bon sang !… La vraie ! pas la navrante pour le mélo !… Pas de croix ! cette imposture ! escroquerie !

– Dites-nous tout ! pour notre journal… de grâce ! très très hono…no ! rable ! Docteur !… Comment avez-vous redonné vie au patient ?

– Aux chiottes la magie ! la religion !… tout !… hémorragie cérébrale ! résurrection ! point final !… j’y peux rien !

– Oh pitié encore Docteur ! Docteur !… les gens veulent savoir !

– Tans pis pour eux ! Voyeurs ! même qu’ils iraient bien regarder dans les trous du Christ !

– Alors nous vous attraperons cher Docteur ! Nous ouvrirons votre ventre, nous sortirons vos tripes, nous lirons dedans ! vous entendez ? allô ! allô ! vous avez compris ?

– Fichtre oui ! je vous trouve honnête !… la vérité alors ! j’y suis !… disparu ! d’un coup ! d’un seul coup !…

– Comment ça ?

– Comme ça !… Paf ! »

Jordan Gygli

[1] Louis Ferdinand Céline, Nord, Gallimard folio, 1960, pp. 306-311 et Rigodon (les premières pages, extrait distribué par M. Guy Poitry).

[2] Daniel Pennac, Ancien malade des hôpitaux de Paris, Gallimard Folio, pp. 47-55.