« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de cet atelier, animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

À l’occasion de notre 16e numéro papier, vous avez pu découvrir deux caméléons littéraires : Thomas Cornut et Jordan Gygli. Chacun d’eux pastichait plusieurs auteurs, dans le cadre de deux projets d’écriture très différents. Après nous être intéressés au travail de Jordan Gygli, nous retrouvons la plume de Thomas Cornut. À partir d’une scène aperçue au café Saveurs et Couleurs (narrée dans l’Esquisse), il se glisse dans le style de Balzac… merci à lui pour ce texte !

Esquisse

Assis devant sa bière, le vieil homme contemple autour de lui le monde, désabusé. Ses yeux bleu clair semblent se poser une éternité sur chaque chose. Puis un rapide mouvement de tête, trop brusque pour son âge, lui fait détourner le regard à gauche, à droite, l’oriente sur un autre objet digne d’attention, et les yeux à nouveau se figent, immobiles comme ses mains sur ses cuisses. Il a le regard d’un veuf.

Sa femme le rejoint, autoritaire, habillée d’un manteau bleu électrique ; elle commente sa boisson et s’assied en vis-à-vis. Alors, par habitude, le vieil homme regarde sa femme. Il entend sa voix aigrelette que ses oreilles ont apprivoisée et, imperceptiblement, l’observe : sous la mèche peinte dans un blond que son coiffeur aura assuré être des plus naturels, quelques taches brunes ont été maladroitement couvertes d’un fond de teint trop clair. Les sourcils, à chacune des quatre extrémités, sont continués d’une ligne blanche, là où, en d’autres temps, ils s’étiraient de toute leur noire finesse. Derrière les lunettes que l’on devine chaque année plus épaisses, un fard à paupières vert rapetisse des yeux qui s’en voudraient agrandis et entre lesquels se trouve, proprement fixée, la base d’une boule de nez en pâte à modeler. Agrippant la tasse apparue à sa droite d’une main aux ongles vernis de rouge, la femme la porte à ses lèvres pointues, tendues, ouvertes avec toute l’économie possible afin de ne laisser passer qu’un mince filet d’infusion de cynorrhodon. Le breuvage brûlant, en glissant, fait fondre un peu de son rose à lèvres…

Pastiche balzacien

Assis à sa table devant un verre de vin sombre, le vieil homme était aussi immobile que peuvent l’être ceux dont les pensées mystérieuses vagabondent au hasard des états de l’âme, le regard perdu dans un horizon inaccessible.

Soit que son embonpoint hérité d’une vie passée dans l’aisance et la bonne chère l’eût rapproché du sol année après année, soit que le noir étançon qui coupait la pièce en diagonale au-dessus de son crâne dégarni l’y forçât, il se tenait ramassé sur lui-même, la tête enfoncée dans les plis du cou, les deux mains sur la table, comme pétrifié. Vous eussiez cru une statue de cire, jusqu’à ce qu’un brusque mouvement de tête comparable à celui d’une chouette détournât son regard, tantôt à gauche, tantôt à droite. Son front blanc était tout piqué d’éphélides qui accentuaient encore la naïveté de son faciès tout en lui conférant une douceur enfantine et lunaire ; et l’absence de toute lueur dans ses yeux d’un bleu clair et limpide trahissait, s’il est permis d’oser le terme, une forme de crétinisme, si bien qu’un sentiment de parfaite vacuité émanait de ce visage que ne déchirait aucun sentiment ni aucune passion, bonne ou mauvaise.

Au bout d’un certain temps, une femme vint s’asseoir en face de lui. Elle était vêtue d’un manteau bleu roi et de chaussures rouge vif. Ses cheveux étaient tirés en un chignon autoritaire quoique placé trop bas, presque sur sa nuque, laquelle était serrée d’un carré de soie noire. Par habitude, sans doute, l’homme s’arracha à sa mélancolie et, tandis qu’elle commençait de lui parler d’une voix aigrelette que ses oreilles avaient fini par apprivoiser, il l’observa : sur son front dégagé, quelques taches brunes avaient été maladroitement couvertes d’une poudre trop claire, avec pour conséquence de les mettre davantage en évidence qu’elles ne l’eussent été sinon. Ses sourcils, à chacune de leurs extrémités, étaient continués d’une ligne blanche, là où en d’autres temps ils s’étiraient de toute leur noire finesse et formaient comme deux élégantes parenthèses au-dessus de ses yeux outremer. Son nez, lui, avait toujours de charmants contours, mais eût-il été plus pointu et ses ailettes plus étroites qu’il se fût mieux accordé avec le reste du personnage. Ses lèvres finement dessinées avaient dû autrefois être l’objet d’hommages discrets de la part de ceux qui n’auraient pas commis l’erreur vulgaire de ne voir en elle que sécheresse et puritanisme, tant il est vrai que son maintien, pour témoigner d’un stoïcisme certain, révélait surtout l’infaillible dévouement qu’elle mettait en toute chose, à commencer par son mari.

L’assortiment étrange de ces deux physionomies foncièrement contraires donnait à voir, dans la demi-pénombre du café, toute l’étrangeté de ce qu’aurait pu être un Caravage raté…

Thomas Cornut