« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de cet atelier, animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, voici le dernier pastiche rédigé par Thomas Cornut, un caméléon littéraire que nous avons également publié dans notre 16e numéro papier. Vous retrouverez un nouveau portrait de Madame de Rênal, personnage du roman Le Rouge et le Noir (Stendhal). Thomas se glisse dans la peau de Marcel Proust… bravo encore !

Portrait de Madame de Rênal par Stendhal

(tiré du roman Le Rouge et le Noir)

C’était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d’un Parisien, cette grâce naïve, pleine d’innocence et de vivacité, serait même allée jusqu’à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l’affection n’avaient jamais approché de ce cœur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès, ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on appelle de beaux hommes.

Mme de Rênal, fort timide, et d’un caractère en apparence fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel et des éclats de voix de M. Valenod. L’éloignement qu’elle avait pour ce qu’à Verrières on appelle de la joie lui avait valu la réputation d’être très fière de sa naissance. Elle n’y songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu’elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, sans nulle politique à l’égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu’on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais

C’était une âme naïve, qui jamais ne s’était élevée même jusqu’à juger son mari, et à s’avouer qu’il l’ennuyait. Elle supposait sans se le dire qu’entre mari et femme il n’y avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l’un à l’épée, le second à la magistrature, et le troisième à l’église. En somme, elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Pastiche proustien

autour du portrait de Madame de Rênal

Ce soir-là, à cause de la grande chaleur estivale et du livre que je relisais pour la troisième fois, je rêvai à nouveau de cette femme qui m’aurait aimé, couché dans mon petit lit. Grande et bien faite, elle m’apparut comme à l’accoutumée dans un jardin, entourée de grappes de fleurs blanches et portant une ombrelle japonaise ; elle avait la démarche, la grâce et la naïveté d’une jeune fille bien que je l’imaginasse de mon âge, sans doute mariée à quelque autre que moi, et cette seule pensée suffisait à me serrer le cœur. Ma rêverie l’entourait de toutes les vertus et j’étais persuadé que si elle en eût pu prendre conscience elle en eût été bien honteuse et que ses joues auraient rosi à la manière de ces pivoines dont seul le cœur s’empourpre au milieu de leur blanche corolle.

Tout à coup surgit dans une allée du jardin un homme taillé en force, avec cette physionomie caractéristique des habitants de provinces montagneuses et dont le visage bruni au soleil était encadré de gros favoris noirs ; il s’approcha de la femme qui fut choquée de ses gesticulations désordonnées et de sa voix rocailleuse qui résonnait dans sa poitrine comme le roulement continu d’un tambour en campagne ; alors seulement je m’aperçus que sous les traits grossiers de l’homme s’en cachaient d’autres, comme en filigrane, plus fins et plus familiers qui dans une mimique se révélèrent tout à fait et découvrirent une nouvelle identité : cet homme n’était nul autre que moi !

À mesure que ce double de ma personne avançait dans sa direction en chahutant, la femme reculait, et bientôt se réfugia dans sa maison dont elle claqua la porte ; elle s’y adossa pour reprendre sa respiration, le cœur battant horriblement. Levant les yeux, son regard croisa celui d’un portrait accroché au mur d’en face et au bas duquel il était écrit en lettres d’or : Adrien de Rênal. Et au-dessous de lui trois autres portraits plus petits représentaient trois jeunes hommes, l’un en habit militaire, le second vêtu comme un juge et le dernier portant la soutane.

À leur vue, les palpitations de la femme cessèrent instantanément et l’expression de son visage prit une teinte douce-amère, si bien qu’elle semblait tout à la fois sur le point de rire et de pleurer, comme il est le cas lorsque la résignation nous fait prendre une décision que l’on pense être juste alors même qu’elle va à l’encontre de tout ce que dicte le cœur. Elle se mit à marcher doucement le long du couloir vers les quatre tableaux et quand ses lèvres furent à distance si réduite du portrait supérieur que son souffle chaud en effleurait la peinture sèche, le plafond, les murs et le sol de la maison fondirent d’un seul coup et ma figure apparut dans le cadre, si bien que lorsque le baiser fut déposé ce fut non pas sur les lèvres de Monsieur de Rênal mais sur les miennes, et le décor vola en poussière.

Thomas Cornut