« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de cet atelier, animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

À l’occasion de notre 16e numéro papier, vous avez pu découvrir deux caméléons littéraires : Thomas Cornut et Jordan Gygli. Chacun d’eux pastichait plusieurs auteurs, dans le cadre de deux projets d’écriture très différents. Aujourd’hui, nous vous proposons la suite du travail de Jordan Gygli, qui s’amusait dans une réécriture de Ancien malade des hôpitaux de Paris (Daniel Pennac). Il se glisse dans la peau de Edgar Allan Poe et de Samuel Beckett. Bravo !

Poe[1] réécrit Pennac[2] (suite)

 

[Dans notre dernier numéro papier, vous suiviez les aventures d’un docteur face à un malade qui, après s’être plaint de maux de ventre, gémissait « Je ne me sens pas très bien ». Que va-t-il lui arriver ? Voici la suite de cette scène médicale.]

Nous arrivions auprès du docteur A…, lorsque le moribond fut soudainement pris d’une fulgurante poussée de fièvre. Son corps se recroquevilla davantage, – je ne voyais plus que son visage au-dessus de l’entrelacs formé par ses bras et ses genoux, – son teint était désormais du même rouge vif que l’extrémité du thermomètre ; et ses traits jusqu’ici affreusement crispés se relâchèrent d’un coup, lorsqu’il rendit une bonne semaine de repas gourmands.

À partir de là, plus aucune convulsion, ni le moindre geste, ne témoignèrent d’une quelconque volonté de résister à la douleur ; il n’y avait plus aucune trace objective de vitalité chez le patient. Étrangement, cette image me revient toujours avant les autres, comme si mon premier souvenir de cette affaire était la certitude de sa mort.

Je n’ai guère que de maigres épithètes pour décrire son état : ainsi, je dirais que son visage avait l’air vide, mort, creux ; mais je ne saurais qualifier l’immobile crispation de son corps, car pareil spectacle de torture n’a jamais paru sous l’œil humain. Je ressentis alors une impression si terrifiante (je crains qu’il soit impossible de figurer concrètement cette sensation), que je fus parcouru d’un horrible frisson, comparable seulement à celui que l’on éprouverait si une goutte de pluie ne cessait de nous couler le long de l’échine.

Le docteur P…, célèbre anesthésiste, que l’on avait expressément réveillé pour l’occasion, qui venait de nous rejoindre, faillit défaillir à la vue du moribond. Il était resté silencieux de longues minutes, le regard imperturbablement fixé sur l’indescriptible scène.

Ce qui arriva ensuite dépasse probablement l’entendement humain.

Alors que l’on s’apprêtait à perfuser le patient, afin de s’assurer que son cœur battait encore, il y eut brusquement une puissante explosion, – elle vint  de sous le drap qui se souleva d’un seul coup, avant de retomber comme une plume, dans l’intervalle seulement d’un battement de cœur,  jusque sur le lit. Sous le regard incrédule de trois témoins, gisait une masse terriblement maigre et pâle, comme un mort qui respirait encore.

Beckett[3] réécrit Pennac[4]

            Lumière d’hôpital.

            Sol blanc et murs verts.

            Sur le mur du fond, une flèche blanche, de gauche à droite. Au milieu, une petite porte à battants. 

            À l’avant-scène gauche, une porte d’hôpital. Devant la porte, un masque de chirurgien sur la bouche, tenant le chariot par l’arrière, Angelin.

            À l’avant-scène droite, une autre porte d’hôpital. Devant la porte, le regard fixé sur la porte d’en face, Saliège.

            Près du chariot, côté mur, la tête tournée vers Angelin, Placentier.

            Allongé sur le chariot, la tête et les pieds dépassent du drap, tête côté Angelin, pieds côté Saliège, Le Malade.

            Près du chariot, côté public, Galvan. Teint très pâle.

            Il se penche pour examiner la roue du chariot la plus proche de lui. Il se redresse. Il va vers la roue suivante. Il se penche pour examiner la roue, incline la tête presque jusqu’au sol. Il se redresse. Il sort par la petite porte, revient aussitôt avec une burette. Il se penche vers la première roue qu’il rencontre. Il graisse la roue. Il se redresse, essuie la burette. Sourire satisfait. Il fait trois pas vers la roue devant Placentier. Il se penche vers la roue, applique la graisse. Il se redresse, essuie la burette. Sourire satisfait. Il retourne de trois pas vers l’extrémité du chariot, s’arrête. Il hésite, contourne le chariot, s’arrête devant la roue suivante. Il se penche, incline la tête vers le sol, applique la graisse. Il se redresse, essuie la burette. Sourire satisfait. Il fait trois pas vers la dernière roue. Même jeu. Profond soupir de satisfaction. Il sort par la petite porte, revient aussitôt sans la burette, reprend sa place initiale.

GALVAN (Regard vers le sol, voix calme) – Les détails… (Un temps.) Tout s’est toujours joué dans les détails. (Un temps.) Ils s’ajoutent les uns aux autres, sans logique, juste l’un après l’autre, et brusquement, c’est une fin, une petite fin, une impossible fin. (Un temps.) On ne peut plus faire d’histoires. (Un temps.) Mais ! Ça c’est un début. (Un temps. Il redresse la tête.) Ça a commencé, ça commence, ça va peut-être commencer. (Un temps. Il hausse les épaules, s’accroche au chariot, regarde Angelin.)

Un temps.

PLACENTIER (Voix excitée.) – C’est incroyable qu’il respire encore !

ANGELIN (Baisse son masque. Voix de médecin.) – Qu’est-ce qu’il a ?

PLACENTIER (Apaisé. Ton d’écolier.) – Un globe vésical.

ANGELIN (Ton d’enseignant) – Il faut lui faire une laparotomie.

Un temps.

LE MALADE (Voix faiblarde.) – Je ne me sens pas très bien.

ANGELIN – Qu’est-ce qu’il a dit ?

GALVAN – Il ne se sent pas très bien.

PLACENTIER (Ton d’écolier.) – Il a une terrible distension du pelvis. (Un temps. Voix excitée.) Il est à deux doigts d’éclater !

ANGELIN – Saliège est là ?

GALVAN – On vient de le réveiller.

ANGELIN (Ton ferme.) – Alors foncez !

Placentier et Galvan agrippent le chariot. Ils le tirent jusqu’au milieu de la scène. Ils s’arrêtent. Placentier regarde toujours en direction de Saliège. Galvan lâche le chariot et se tourne vers la salle.

GALVAN – Ça me rappelle mon père. (Un temps.) Un urologue – (Il prend un air d’urologue, reprend son air modeste d’interne.) – prenant plaisir à nous raconter l’histoire de Tycho Brahé, les jours de fête à la fin du repas. (Un temps. Voix de conteur.) « Tycho Brahé est mort à un festin donné en l’honneur de l’empereur Rodolphe II, pendant le discours de Rodolphe II à la gloire de Tycho Brahé justement. » (Voix d’empereur.) « Un globe vaut bien un éloge. » (Rire bref. Voix de conteur.) « On lui fait remplir un dernier hanap ». (Rire bref. Voix normale.) Je la raconte mal. (Un temps. Voix de conteur.) « Le pauvre Tycho Brahé s’est tellement retenu que sa vessie a explosé ! » (Un temps. Affligé.) Je la raconte de plus en plus mal. (Un temps. Voix normale.) Mon père mesurait son ascendant sur la famille à la tension de nos vessies. (Allure d’urologue, un temps, allure d’interne.) Je n’ai jamais osé l’interrompre. (Un temps. Hochant la tête.) Mon malade a les lèvres violettes. (Un temps.) Ça me rappelle ce que disait mon père. (Allure d’urologue. Voix de conteur.) « J’ai connu, moi, des résistants que la douleur réveillait du coma ». (Allure d’interne. Voix normale, main sur le cœur.) Mon malade est un martyr de la résistance !

Un temps. Il fixe le sol. Rire bref.

PLACENTIER – Vite !

            Galvan sursaute, se tourne, reprend le chariot. Ils avancent vers Saliège.

GALVAN – Ça glisse !

Un liquide se répand autour du chariot. Ils s’arrêtent.

PLACENTIER (Paniqué.) – Tu as graissé les roues du chariot ?

GALVAN – Oui.

PLACENTIER – Et sur quoi on glisse ?

GALVAN – Je ne sais pas.

Un temps.

ANGELIN (Il fait porte-voix avec ses mains.) – Vous n’êtes pas arrivés ? Vous n’allez donc jamais arriver ?

Un temps.

PLACENTIER (Il tend le doigt vers Saliège.) – Regarde.

GALVAN – Quoi ?

PLACENTIER – La porte de Saliège.

Saliège agite les bras devant sa porte. Un temps.  

GALVAN – Il nous fait signe. Qu’est-ce qu’il veut ?

PLACENTIER – Je n’en sais rien.

GALVAN – Qu’on s’arrête ?

Un temps.

PLACENTIER (Inquiet.) – Ça va mal finir.

GALVAN (Surpris.) – Ah ?

PLACENTIER – À ce rythme, la civière va foncer droit sur Saliège (Un temps.) Il va se prendre le malade droit dans le buffet.

Un temps.

GALVAN – Quoi d’autre ?

PLACENTIER (Frénétique.) – Tu lâches le chariot. (Un temps.) Tu essayes de le rattraper, tu tombes en arrière, on glisse toujours. (Un temps.) Saliège nous esquive, rattrape in extremis le chariot, tu prends son tibia en travers de la glotte.

Un temps.

GALVAN (Inquiet.) – Vraiment ?

PLACENTIER (Ton décidé.) – Ça va être un carnage.

GALVAN (Ton résolu.) – Et pour moi le K-O final.

Saliège recule et disparaît derrière la porte. Placentier et Galvan poussent le chariot en courant, traversent la porte, disparaissent. Bruit de fracas. Un temps.

ANGELIN – Vous êtes arrivés ?

Un temps. Angelin place ses mains sur son front, comme pour voir loin. Un temps.

ANGELIN – Ils sont arrivés.

RIDEAU

 

Jordan Gygli

[1] Edgar Allan Poe, « La vérité sur le cas de M. Valdemar », in Histoires extraordinaires, Folio classique, 2004, trad : Charles Baudelaire, 1869, pp. 274-285.

[2] Daniel Pennac, Ancien malade des hôpitaux de Paris, Gallimard Folio, 2012, pp. 19-29.

[3] Samuel Beckett, Fin de partie, Éditions de Minuit, 1957, pp. 11-13 et 33-37.

[4] Daniel Pennac, Ancien malade des hôpitaux de Paris, Gallimard Folio, 2012, pp. 31-36.