« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu depuis deux ans avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !…

Pour continuer ce partenariat, nous vous proposons aujourd’hui un récit de rêve : l’idée était de respecter la structure d’un rêve écrit par Michel Leiris (écrivain et poète). D’abord raconté au présent, le rêve suscite des réactions au réveil, puis est analysé et commenté a posteriori.

Plongez sans tarder dans la vision onirique de Ilona Di Santolo ! Bravo !

Automne 2014 (Carouge, dans la petite maison)

Je frappe à la porte et attends. Elle ouvre : blonde, maigre, moulée dans un justaucorps fuchsia. Sa voix aussi me déplaît – sans doute à cause du timbre aigrelet. (Je n’ai pas souvenir du claquement de la porte.) Je la suis donc vers sa salle de danse. Nous traversons ce qui devait être sa chambre, vraisemblablement peinte dans une gamme chromatique de tons violets. Au-dessus du lit, une enseigne jaune fluorescente bourdonne. Les néons clignotent « BED » à intervalles réguliers et la lucarne, ronde, hâle la pièce d’un voile pâle et froid. Nous passons alors rapidement d’autres pièces, avant d’arriver devant une certaine porte dont la couleur vibrante, jaune ou orange peut-être, évoque l’été. La pièce est entièrement recouverte de miroirs et les murs respirent de leur éclat. Elle se place au centre, ses membres entreprennent une étrange danse. Son corps se meut, s’émeut autant que celui d’un pantin dont le marionnettiste ignore le maniement des fils. Plus ses mouvements veulent envoûter, plus ils paraissent mécaniques et grotesques. Frustrée par mes commentaires — car je commente sa danse (je suis son professeur apparemment) — plutôt péjoratifs, elle bondit sur moi ! La pièce ondule, ses reflets m’absorbent, silence.

Je me retrouve ensuite dans mon canapé beige — fort confortable par ailleurs — à regarder la télévision. Je ne regarde cependant pas une émission, plutôt les nuances de gris, de noirs et de blancs qui grésillent. Il fait très chaud, sec, et ma soif est violente. La femme passe, tenant un plateau d’argent en équilibre sur sa paume gauche ; elle me sert un verre. Un grondement se fait entendre ; on dirait le mugissement d’une machine. Intrigué, je sors à regret du canapé et me dirige vers la source du vacarme : un précipice, d’où remonte par moutons un liquide chaud et crémeux. Fasciné par les teintes, je plonge dans ce ressac de feu. C’est ainsi que je nage à contre-courant dans une substance fort semblable à l’eau et pourtant, je ne ressens aucune gêne pour respirer – il semble même que je n’en ai nul besoin. Je progresse avec fluidité en direction d’une grotte, peut-être d’un tunnel. Il n’y règne aucune obscurité, seule une lumière douce flotte hors du tube. Les parois grossissent et se rétrécissent à mesure que j’y avance. Respiration. Au bout, une lumière éclatante.

Je cligne des yeux, le soleil me tombe sur le visage, reflété par le miroir. Délicieux moment que celui entre le rêve et l’éveil. L’impression de renaître m’habite, je m’étire et sens la douceur du temps. La glace, qui réfléchit maintenant ma figure encore imprégnée de sommeil, rappelle l’étrange pièce de la femme en justaucorps. Le jeu de reflets du soleil et des nuages ravive la scène. Les arbres flamboient et les couleurs vibrantes font écho à la porte d’été. À ma gauche, un verre d’eau vide repose sur le plateau argenté de la table de nuit. J’entends le vacarme produit par les éboueurs. Je souris de mes transpositions oniriques.

Le rêve date un peu et j’avais bien entendu oublié d’en noter le jour. Cependant si j’y reviens, c’est que nombre d’éléments ont marqué mon esprit et que je sens le besoin de comprendre. Envie qui s’accentue par des symboles certes communs, mais non dénués de sens : me retrouver dans l’eau, et plus généralement la présence de l’eau, a constamment produit sur moi un effet régénérant. C’est pourtant bien dans un cratère que j’avais sauté. Perplexe, je cherche le sens d’un tel acte. L’eau posséderait une portée positive et il faudrait l’interpréter comme une renaissance, elle symboliserait l’inconscient[1]. (Ce sont les acceptions qui m’ont paru le plus pertinentes.) Le feu, apparemment significatif d’une vie intense et puissante, peut aussi connoter le danger[2]. Je ne retiendrai pas ce dernier terme ; l’impression positive que le rêve m’a laissée au réveil contredit cette notion de danger. Ainsi, mon plongeon pourrait représenter un saut dans mon inconscient, me faisant percevoir la rapidité avec laquelle ma vie semble se dérouler. Il est aussi possible que le liquide symbolise le liquide amniotique. Tout comme la grotte rappelle la cavité sombre et profonde et rassurante de la mère. Le presque nouveau-né y nage, sans respirer ni sentir de courant. Dans mon rêve, je retourne dans ce giron pour renaître.

Il me coûterait d’oublier l’élément singulier de ce rêve : ma surprenante incarnation masculine, non que cela me surprenne vraiment. Enfant déjà, j’avais de la peine à accepter ma féminité. Cette dualité présente depuis longtemps m’a forcée à dompter un caractère jugé « trop aventureux pour une fille ». Je constate que la seule femme présente dans mon rêve évoque plus un robot qu’un être vivant : c’est une enveloppe vide qui gesticule au bon vouloir de celui qui la manipule. Je rejette le stéréotype de la femme moderne et parfaite qu’elle figure : blonde et maigre comme le serait une Marilyn ridicule. Je renie aussi cet héritage de femme fatale et refuse de figurer dans ce théâtre : la femme envoûtante devient mécanique et grotesque. Le refus de ce dictat puise, une fois encore, sa source dans mon enfance : obligée de ressembler à une demoiselle, bien mise, bien sage et au corps délicat, le gras était traqué par ma mère et ma professeure de danse classique. Ces deux figures, bourreaux rachitiques de mes jeunes années, m’obligeaient à suivre un régime drastique.

Sans doute d’autres interprétations sont possibles. Y en a-t-il seulement une de juste ? Pour ne citer que lui, Freud y verrait la tentative de réfréner quelque obscur désir.

Ilona Di Santolo

[1] Ernest Aeppli, Les rêves et leur signification, trad. de Jean Heyum, Payot, Paris, 1951, ch. XI

[2] Ibid