« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu depuis deux ans avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !…

 Dans la lignée de ce partenariat, nous vous proposons aujourd’hui un deuxième récit de rêve : l’idée était de respecter la structure d’un rêve écrit par Michel Leiris (écrivain et poète). D’abord raconté au présent, le rêve suscite des réactions au réveil, puis est analysé et commenté a posteriori.

Cassiane Pfund nous offre sa vision onirique, entre Le Corbusier, Stanley Kubrick et… Stephen King. – Merci à elle ! 

            Il est l’heure de rêver et au début, je suis dans une grande boîte noire, sans goût aucun pour le monochrome. Il paraît que je peux choisir la substance, les couleurs, l’organisation des éléments que je souhaite présents. J’ai une nuit pour réaliser un rêve, investir une esthétique nouvelle, peut-être même égaler en efficacité l’accueil des oeuvres d’Anish Kapoor chez Le Corbusier. Je suis peintre de mes nuits, au terme desquelles l’exposition n’a pas lieu. La lumière s’allume mais aucune personne de velours côtelé vêtue ne s’empiffre de petits fours du jeudi soir, le tout dans un décor minimaliste, chic, cosmétique. Inévitablement, je me répète silencieusement que le réveil connaîtra l’amère saveur de l’échec qui délivre une masse pâteuse en bouche; déjà, ma langue pèse plus lourd que les deux tonnes de béton nécessaires à la réalisation de la sculpture de mon ami Vicente. Le rêve ne connaîtra nulle apothéose ; ne demeureront que de vagues empreintes, des désirs suspendus quelque part à l’ombre de mon hippocampe, un parfum de mélancolie.

            Le temps m’est compté, quoique je ne sais même plus ce que représente un “temps du rêve“ par rapport à ce qu’il est lors de l’éveil. Je me pose des questions ; je ne puis quand même pas arriver au bout de la nuit et comprendre que je l’ai passée dans une boîte précisément parce que je suis incapable de créer la substance de mon rêve? Il n’y a ni pinceau, ni palette. Cela m’apparaît absurde, pire : angoissant. Je tente d’invoquer les grands créateurs que connut notre monde, ceux dont mon admiration se nourrit, pourtant rien n’émerge, rien hormis ce sentiment qui me saisit au ventre, me lacère de l’intérieur jusqu’à réduire mes entrailles en bouillie pour poissons. Il n’y a personne d’autre, nulle voix ne rebondit contre les parois. Même la nuit est silencieuse. Je suis repliée en position foetale, je flotte, léthargique : l’apesanteur. Je retarde le moment fatidique de la création par l’intellectualisation ; je me force à trop penser. Soudain, je pousse un cri strident, si strident qu’il ouvre une brèche quelque part, une porte, une porte dans la boîte noire par laquelle je me dérobe.

            À présent, je me promène dans les rues d’Edinburgh, rues dont la lumière est semblable à un clair-obscur. Étrange : j’ai l’impression d’être retombée dans des considérations d’ordre artistique alors que j’avais espéré un tout autre paysage. Les rues défilent, étriquées et charmantes comme dans mes souvenirs, les galeries d’art offrent des expositions luxuriantes. Dans l’une d’elles, je découvre un jardin qui se transforme en labyrinthe, un moyen terme entre un Eden et celui que connaît le film de Stanley Kubrick. Je gravis les marches de végétation à la recherche de l’explication sublime et je tourne en rond. Des performers se promènent nus et rejouent l’épisode de la tentation en cueillant l’inspiration au sommet d’improbables buissons. La création emplit mes poumons jusqu’à l’hyperventilation, le coma…

            Je suis alors de retour dans le carré primitif, sans couleur, où j’expire contre les murs, crache contre les parois ce qui fut l’objet d’une fascination écossaise. Rien n’apparaît pourtant. La nuit passe et je suis condamnée à flotter dans une boîte noire, noire comme ces monochromes qui m’inspirent dégoût et mépris.

            La soudaine pesanteur me fait chuter, mon corps atterrit sur ce matelas bien trop dur. Je regarde autour de moi, mon chat me fixe de ses yeux scintillants. Un croissant au beurre, mon préféré, laisse pourtant un désagréable goût amer, un je-ne-sais-quoi de pâteux au fond de ma bouche. Art de Yasmina Reza est tombé au pied de mon lit. Je me rappelle l’avoir déposé la veille sur ma table de chevet ; une relecture en vue de la première de la pièce jouée ce soir. Cet espoir entretenu de parvenir à réactualiser ma représentation mentale du texte avant la pièce est vain, car d’ici ce soir je dois faire une multitude de choses : regarder Shining pour un cours de cinéma, assister à une intervention performative. Les jours se succèdent ainsi, en boucle ; il y a toujours quelque chose d’autre à faire après ce qui était prévu. Alors je lie cet échec de construction mentale, qui est mien, à l’incompréhension de Marc devant le fameux monochrome de Serge. La peur de l’échec est omniprésente, elle me ronge de l’intérieur, se faufile dans ma tête, à mon insu : je ne puis même plus rêver.

Cassiane Pfund