« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et de littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

 Aujourd’hui, immersion dans l’univers du tabac : des poèmes de Saint-Amant (auteur baroque du XVIIe siècle) à ceux d’Alphonse Rabbe, de Baudelaire, de Corbière, Mallarmé ou Émile Nelligan (tous issus du XIXe siècle), en passant par un texte de Michel Leiris (XXe siècle), l’Atelier d’écriture s’est plongé dans les volutes de fumée… et leurs effets sur les auteurs !

 Sous la plume d’Emilie Lopes Franco, fumer ouvre à la poésie… Merci à elle pour ce texte ! 

Le paquet est toujours posé sur la table de dehors : rectangulaire, avec des motifs jaunes, et encore enveloppé en partie de son plastique transparent. Par son étroite ouverture, on perçoit encore la tête de quelques cigarettes qui dépassent. Le paquet paraît désormais comme oublié, délaissé et la nature se charge jour après jour de lui rappeler le temps qui passe.

Je me souviens lorsqu’il portait une cigarette à sa bouche : c’était toujours le même rituel ; il la sortait du paquet, par petits coups en tapotait chaque côté plusieurs fois sur le plat de la table, la portait à ses lèvres roses grâce au pouce et à l’index de la main gauche, tout en l’allumant avec le briquet de la droite. La première bouffée avait un aspect formel, voire solennel. Ce premier nuage de fumée transparente s’élevait dans les airs en s’échappant de sa bouche, alors que lui avait pour habitude de fixer le sol très sérieusement. Même durant ces courts instants, il ne cessait jamais de réfléchir à ses projets, il avait toujours la tête pleine d’idées. Quand il m’en faisait part, j’avais l’impression de ne jamais vraiment saisir l’entièreté du raisonnement bien plus profond dans lequel il s’était lancé, de ne pas comprendre ce qu’il aurait souhaité que je saisisse réellement. Il tapotait ensuite sa cigarette sur ce qu’il trouvait, afin d’en faire tomber les cendres grises à l’odeur âcre et se remettait à parler. Durant ces moments, il me semblait qu’il était lui-même alors que paradoxalement, il était en réalité sous l’emprise de ce qu’il tenait entre ses doigts. Il se laissait aller lorsqu’il expulsait la fumée de son être, et paraissait s’élever dans l’air tout comme elle, comme si son corps ne l’emprisonnait plus vraiment et que son esprit dominait. L’inspiration lui venait dans ce moment propice aux rêveries et au délassement où le seul but est de faire sortir ce que l’on a en soi. J’avais le sentiment que comme chez les poètes, cet instant pour lui était voué à la réflexion, et qu’il atteignait des Muses de toutes sortes. L’artiste en lui, qu’il refrénait si souvent, s’exprimait enfin sans craintes derrière cet opaque rideau de fumée grise. Il faisait enfin partie d’un tout, car sa fumée se mêlait à celle de la brume et à celle, crasseuse, de la ville.

Un jour pourtant il avait arrêté et n’avait plus jamais voulu recommencer. Il ne fut plus jamais le même.

Emilie Lopes Franco