« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Nous vous proposons aujourd’hui une dissertation (évidemment parodique !), en réponse à la question : « Pourquoi la Providence intima aux larmes d’avoir le goût salé plutôt que tout autre goût ? » Cette interrogation capitale trouve ses racines dans « Larmes » de Alphonse Allais (in Deux et deux font cinq).

C’est Alice Randegger qui s’attelle la première à l’épineuse question… merci à elle !

            Délaissant le corps pour l’esprit, quand ce n’est pas pour se consacrer pleinement au stress de l’instant présent engendré par le futur toujours plus proche, peu nombreux sont nos contemporains encore capables, au cours d’une séance d’ennui salvatrice, de se questionner sur des sujets aussi importants que leur propre constitution, le monde ou la philosophie. Même nos étudiants de médecine, acharnés dans leur inlassable apprentissage par cœur du nom de nos tendons, n’ont plus assez de curiosité – ou de témérité – pour sortir des chemins balisés de leur plan d’études, et se demander, perplexes, pourquoi nos larmes sont salées. Nous nous attacherons à répondre à cette interrogation cruciale, voulant prouver au monde contemporain l’importance de se concentrer sur l’apprentissage de la base de l’être : son corps. Pour ce faire, nous ferons appel à un savoir tant philosophique que biologique, afin de réconcilier nos prochains avec l’instant présent, leur corps, et, qui sait, une quelconque spiritualité. Nous commencerons par nous demander ce qui provoque les pleurs, puis pourquoi ils se traduisent sous la forme tangible des larmes, avant de répondre à l’ultime interrogation : pourquoi sont-elles salées ?

            La larme est une « goutte de l’humeur liquide, transparente et salée qui s’écoule des yeux sous l’effet d’une atteinte physique douloureuse ou d’une émotion »[1]. Cette unité des pleurs est donc provoquée par un événement d’ordre physique douloureux – coup, chute, morsure, entraînant une vive douleur –, mais peut aussi l’être par un mouvement de la vie mentale – réminiscence d’un souvenir triste, ou plus généralement particulièrement touchant, vague de chagrin ou d’impuissance, fatigue, ras-le-bol généralisé. La larme peut aussi bien être le signe d’un attendrissement kitsch, ou d’un bonheur imprévu – une demande en mariage hollywoodienne pourrait en arracher à une femme fragile – que la preuve d’une douleur totale et durable pour une adolescente avisée à l’annonce de son futur mariage avec un des meilleurs amis de son père.

            Le corps humain est constitué à 65% d’eau, et contient quasiment 10% de sels minéraux[2] (sous peine de carence). La larme est donc représentative de cette composition, puisqu’elle est un corps liquide – l’eau – contenant des chlorures  alcalins – les minéraux. Dans le cas d’une douleur, nous voudrions nous extirper de nous-même, afin d’y mettre un terme, et, dans le cas d’une émotion nous menant aux larmes, nous sommes « hors de nous » ; dans les deux cas, ces états sont donc littéralement traduits par notre corps : la larme est propulsée hors de l’individu en pleurs, en drainant sur son passage une partie – infime, certes – de lui-même. De plus, lors d’une tristesse incommensurable ou d’une honte ravageuse, nous voudrions volontiers disparaître, ou du moins faire disparaître cette partie de nous qui nous fait si mal. À nouveau, le corps nous aide à mener ce projet à bien, en nous délestant symboliquement d’eau et de minéraux, nos constituants premiers.

            Nous avons précédemment déterminé les situations provoquant des pleurs. La douleur physique peut faire pleurer, mais il est rare qu’elle ne soit que physique ; généralement, elle est accompagnée d’un sentiment, par exemple de peur, ou d’une hausse de l’attention. Les émotions fortes sont générées par notre cerveau reptilien, composé schématiquement de l’amygdale et de l’hippocampe. En toute logique, pour permettre la survie de ce dernier et pouvoir entériner notre émotion, le corps recrée l’habitat naturel du petit animal : un bassin d’eau salé. Comme nous le savons, l’hippocampe est absent du torrent de montagne, du lac et du fleuve, impossible à pêcher à l’épuisette dans une mare ; l’eau douce semble donc lui être contre-indiquée, et, afin de le contenter et de lui permettre de pleinement s’épanouir lorsqu’il doit fournir une activité élevée, le corps lui procure le meilleur : de l’eau salée. Ceci explique pourquoi la larme est composée d’eau et de minéraux, qui lui donnent un goût salé, et non par exemple d’eau et de lipides, qui permettraient pourtant des régimes plus simples et efficaces.

            En démontrant logiquement que la larme, provoquée par la douleur et/ou l’émotion, est faite d’eau et de minéraux, puis en expliquant pourquoi la préférence est allée à des minéraux salés et non d’un goût folklorique, nous espérons avoir permis à nombre d’individus de (re)prendre conscience de leur corps et de son merveilleux fonctionnement le temps de cette lecture, et de leur avoir entr’ouvert la porte de la curiosité, trop souvent close par manque de temps ou d’énergie.

Alice Randegger

[1] Larme, TLF, consulté le 25.02.2016.

[2] http://extranet.editis.com/images/300/art/doc/f/fbabe06ba6e3494a333433343234363834333239.pdf, consulté le 26.02.2016.