« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, Jordan Gygli chausse des semelles de vent : il s’inspire du « Conte » des Illuminations de Rimbaud, tant au niveau de la forme que de l’esprit. Si vous aimez les histoires qui vous donnent toutes les clefs, gare à la fin de récit décevante et la « morale » obscure ! Pour le contenu, ce sont les voyages de Sindbad qui inspirent Jordan, dans la version des Mille et Unes Nuits d’Antoine Galland (1646-1715). Merci à lui pour ce texte ! 

L’oiseau Roc

            Un Navigateur était las de n’avoir connu de la vie que les inépuisables libertés de la mer. C’était toujours ce bleu immense et derrière chaque horizon une terre de merveilles, de feu et d’or. Mais c’était encore une autre terre qu’il cherchait ; une terre où commencerait sa quête vers l’essence des choses, la vérité originelle. Que ce fût ou non une pieuse folie, il cherchait. Il bénéficiait au moins des indications d’une vieille boussole au cap unique.

            Tous les ports qu’il avait visités furent incendiés. Dans les torrents de flammes, on scandait son nom. Il décida de ne plus s’approcher d’aucune terre, sinon de celle qu’il cherchait. – Les ports réapparurent.

            Il coula tous les navires qui vinrent à sa rencontre. – Tous le suivaient.

            Il exécuta ses matelots. Il mit le feu aux voiles. Il réduisit son gouvernail en copeaux, les brûla et jeta les cendres par-dessus bord. – La barre, les voiles blanches, l’équipage étaient toujours là.

            Peut-on s’évader dans le chaos, se divertir dans la destruction ! Mais il n’y avait que le bleu immense, toujours, à perte de vue.

            Un matin, il regardait obstinément les reflets de l’aube faire sur le clapotis des vagues comme une île aux vastes promesses. Un Roc au plumage indescriptible, d’une taille incommensurable, apparut dans le ciel. Là-haut sur un autre bleu, il volait vers l’inconcevable, vers l’au-delà du monde. Le Navigateur et le Roc se retrouvèrent probablement dans leur égarement originel. Comment éviter ici l’ultime collision ? Ils s’anéantirent donc l’un dans le bleu de l’autre.

            Mais le Navigateur sombra bien des années plus tard, et tout son équipage avec, dans un terrible naufrage, mort glorieuse et ordinaire pour les gens de sa profession. Le Navigateur aurait voulu être un Roc, un Roc qui aurait voulu être navigateur.

            L’espoir a toujours manqué d’astronomie.

Jordan Gygli

Et en regard, le « Conte » de Rimbaud, dans lequel vous retrouverez la forme et l’esprit :

Conte 

     Un Prince était vexé de ne s’être employé jamais qu’à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.

     Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. − Les femmes réapparurent.

     Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. − Tous le suivaient.

     Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. − La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.

     Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté! Le peuple ne murmura pas. Personne n’offrit le concours de ses vues.

     Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d’un amour multiple et complexe! d’un bonheur indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n’auraient-ils pas pu en mourir? Ensemble donc ils moururent.

     Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince.

     La musique savante manque à notre désir.

Rimbaud, Illuminations

Photo : ©Magali Bossi

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