« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, petit détour historique… et irrévérencieux ! Connaissez-vous le vicomte Pierre Jacques Étienne Cambronne ? Général de division sous le Premier Empire, il aurait eu, à Waterloo, un mot malheureux à l’égard de ses adversaires anglais – un mot de cinq lettres commençant par M.

Les étudiant-e-s de l’Atelier d’écriture (BA7) s’amusent ici avec les cinq lettres de Cambronne, disséminées (en ordre et désordre… jusqu’à l’hyperbole !) dans des histoires apparemment anodines… bravo !

Esmeralda

Voici déjà le mois de décembre. Ce mois cauchemardesque qui me démoralise et me déprime. Comme à demi-mort, je ne perçois que froidement et lourdement ce qui m’entoure. Mon dépérissement a déjà démarré… mais stoppons le mélodrame.

            Mon remède : Esmeralda. Les souvenirs de son regard émeraude qui m’a tant de fois désarmé, les souvenirs de la saveur douce-amère de son épiderme que j’ai ardemment voulu retrouver, et ceux du déferlement des vagues de sa chevelure qu’on n’avait jamais besoin de démêler ; ces souvenirs sont mon seul moyen de me médicamenter.

            C’est tendrement que je repense à mon Esmeralda, non pas celle de Notre-Dame, mais ma dame à moi. Un bord de mer, le long de la Méditerranée, je souhaiterais si désespérément y demeurer. Mon effondrement est sans pareil ; mon présent se fait démanteler par mon passé.

            Je devrais durement me démener à cesser de méditer, éviter cette maladresse et demander directement la main d’une Mélissandre ou d’une Mercedes. Mais c’est délibérément que je dois l’admettre : dès qu’Esmeralda s’est mise à déambuler en mon âme, de sa démarche si perfidement ensorceleuse, je ne puis que tomber à genoux et mendier, mendier sans modérer afin qu’elle m’accorde sa miséricorde.

            Que s’est-il passé depuis ? Je ne puis le comprendre. Qu’Esmeralda revienne me sauver d’une vie si profondément médiocre.

Emili Petrovic

Dernièrement, ma grand-mère m’accueillait pour le repas. Elle s’était démenée : pieds de porc au Madère accompagnés d’une salade de pommes de terre. Elle ne déméritait pas pour une dame à demi-morte. Je lui racontai alors rapidement l’adaptation moderne de Notre-Dame de Paris sous forme de comédie musicale que j’avais ardemment pu apprécier le mercredi précédent. Cauchemardée à l’idée d’une médiocre Esméralda chantant en anglais, elle déclama alors perfidement : « Quand braunite et soufre font la paire, finie l’amère Demeter ! »

Sylvain Leutwyler

Esmeralda, après le bombardement de Notre-Dame, gît à demi-morte dans les décombres, partiellement démembrée. Un parfum embaume l’air. Il lui rappelle la marmelade douce-amère de sa grand-mère. Et le bord de mer. Chaque premier mercredi de juillet, elle empruntait la Méditerranée pour rejoindre Madère. Elle revoit l’embarcadère, la vieille Mercedes émeraude lourdement équipée démarrer péniblement, les drôles de badauds qui errent près du port. Ceux-là mêmes qui regardent s’en aller au loin les ferries, ces buildings flottant sans une once de maladresse. Elle revoit encore ceux qui criaient miséricorde, attroupés à quai lors du débarquement. Il leur fallait mendier pour manger, quémander désespérément. Alors l’envie de décamper la saisissait tel un violent déferlement. Elle s’enfuyait, le Décameron dans une main, son chapelet dans l’autre, et passait la journée à méditer l’existence du démiurge. Elle revoit les pierres volcaniques surmontées de ces maisons aux toits de paille, l’amant qui l’attend sur le pas-de-porte et lui fait signe de la main. Celui qu’elle avait aimé dix ans durant, celui qu’elle avait aimé trop ardemment, jusqu’au dépérissement. Il épelait son nom tendrement avec un accent chuintant. Il fallait distinguer les sons, puis démêler les lettres : « e-s-m-e-r-a-l-d-a ». Cela résonne, un grésillement qui s’amplifie irrémédiablement. Le bruit occupe tout l’espace dans sa tête. Et puis il se tait : le courant est coupé. Ne demeure plus que le silence après l’effondrement.

Cassiane Pfund