« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, découvrez un second poème en prose conçu sur le modèle d’Aloysius Bertrand, dans Gaspard de la Nuit, à partir de La Légende des gueux de Marcel Schwob.

Sylvain Leutwyler prend la plume et nous fait découvrir Mérigot Marchès… merci à lui !

Mérigot Marchès

I

Deux compagnons avaient trois mois durant battu le pays d’Auvergne, par les terres, par les monts, à travers de hautes forêts et de maigres pâturages, sans rien y trouver de bon.

S’arrêtant dans une taverne sise au milieu des montagnes, ils trouvèrent de la compagnie.

« Eh bien ! Que fait un routier si usé de hardiesse seul à table ? »

À l’enseigne du « Pourcelet », la chopine de vin, si dure qu’elle fût, déliait les langues.

« J’étais ici dans les Compagnies, cherchant les écus d’Auvergne, pillant sous les ordres de Geoffroy Tête-Noire et de Mérigot Marchès du Limousin. »

« Nous avons vu la tête de Mérigot Marchès au bout d’une lance sur l’échafaud, il y a de cela une année aux Halles de Paris. »

« Tous les jours, nous avions ici nouvel argent. Les vilains d’Auvergne et de Limousin nous pourvoyaient et nous amenaient les blés, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis, et les moutons tout gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois. »

« Le terrain d’Auvergne crève désormais ; pourquoi n’y laissiez-vous pas bonne provision ? »

« Mérigot Marchès laissa non loin sa part du butin. Dites, compagnons, sang-Dieu, vous avez été dans les routes des gens d’armes, vous cherchez une compagnie ; nous pouvons faire convention. Je vous offre partage discret de l’argenterie et vaisselle de Mérigot Marchès ; elle est dans quelque rivière, près d’ici. »

Partagée équitablement, une moitié pour l’homme seul, l’autre pour les deux maraudeurs, la chopine de vin eut tôt fait de consacrer le pacte.

II

            Les trois compagnons alliés marchaient par les terres, par les monts, à travers de hautes forêts et de maigres pâturages.

            Et alors se présenta sur le côté de la route un homme fort déchiré, à houppelande verte, qui avait la figure blême et l’aumusse rabattue sur les yeux.

            Et vint à la nuit tombée un homme vêtu d’un jaque noir, à chaperon bien troué et quelque peu de barbe ; portant tonsure comme un clerc, il était loin de l’être, ce compagnon silencieux.

            Et s’ajouta enfin une mine portant la terreur ; deux oreilles coupées ras, la bouche fendue de sorte que les lèvres se retroussaient, l’homme au rire féroce était d’un bras manchot.

La minuit était déjà venue, et ils cheminaient sur la rive de la rivière, venant deçà le bourg, qui coule au fond d’un ravin.

III

            « Mérigot ! Mérigot ! Mérigot ! » Le cri plaintif retentit trois fois ; le coq n’avait pas encore chanté une fois.

            Une femme se tenait debout, pleurant le trépas de son mari, comme cela faisait un an exactement que celui-ci avait été conduit à son dernier tourment.

            Le coffre de bois à ferrures sortit de la rivière et révéla qu’il était vide d’argenterie, plein seulement de limon, de pierres plates et de créatures molles avec du frai d’anguilles.

            La femme et le faux clerc avaient disparu, laissant les cinq compagnons restants voir leur butin s’éloigner dans la nuit hantée.

Sylvain Leutwyler