R.E.E.L. - Revue Écrite par les Étudiant-e-s en Lettres

Atelier d’écriture BA7 : quand Molière parle en vers…

« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes (animé par Guy Poitry), R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, Iago Vicensini s’est livré à un exercice un peu particulier. Pourquoi ne pas transposer Molière… en vers ? Voilà le défi qu’il s’est lancé, en partant du début de l’Acte I de la célèbre pièce Le Médecin malgré lui. En gras et entre parenthèses, vous pourrez lire le texte original de Molière, suivi de la transposition versifiée. Bravo à Iago pour ce tour de force !

Préambule explicatif à l’exercice…

Dans le domaine de l’écriture littéraire, je me suis toujours senti –  a priori il est vrai – plus à mon aise dans le fait de me laisser guider, « brider » par un certain nombre de contraintes, techniques et stylistiques, dont la rigueur formelle m’épargne précisément le carcan de l’invention, avec tout ce qu’elle implique de parenté, de responsabilité sur ce qui est créé. C’est ainsi qu’assez naturellement je m’orientai vers la réécriture versifiée de quelques répliques d’une œuvre de Molière en prose.

Il fut convenu que ces contraintes imposées seraient celles de la versification classique, auxquelles je serais tenu de me conformer avec le plus d’exactitude possible, chose qui ne fut pas toujours aisée, voire pas toujours le cas. Pour m’aider à réaliser ce projet, mon professeur Guy Poitry me recommanda l’ouvrage de Jean Mazaleyrat (Eléments de métrique française, 1995), qui me fut par sa précision et ses nombreux exemples d’une aide inestimable. Les contraintes imposées par le passage à l’alexandrin appelèrent assez naturellement des modifications de style et de registre, de même que la brièveté des répliques et la simplicité des arguments invitèrent à des expansions et à davantage de précision dans l’expression d’idées par les personnages. C’est en cela, et en cela seulement, ce me semble, que réside l’aspect proprement « créatif » de ce travail.

Molière… versifié !

(Non, je te dis que je n’en veux rien  faire, et que c’est à moi de parler et d’être le maître.)

Sganarelle :

Assez ! mettez-un terme à ces vaines requêtes

De faveurs déguisées en longs pleurs indécents !

Les obtenir de moi serait une conquête

Qui vous demanderait plus d’esprit et de temps

Que n’en eurent jamais les femmes les moins bêtes.

Aussi oyez-moi bien : à parler, je m’apprête.

Je croyais vous avoir, à force de patience,

Transmis quelque vertu, mais le simple Silence

Vous semble être inconnu. Chez vous point de Tendresse,

Ni pointe de Bonté, d’Amour ou d’Allégresse ;

Si peu de qualités, tant de graves défauts !

Bien trop vous négligez vos devoirs conjugaux.

Tradition ou Raison, vous n’en avez que faire,

Car à votre Mari vous n’obéissez guère,

Et ce constat amer me pèse au moins autant,

Que je me mords les doigts du constat précédent.

Je vous prierais donc, dorénavant, ma chère,

De me laisser parler, juger, en toute affaire,

De vous soumettre entière à mon Autorité

Pour qu’enfin nous ayons Paix et Sérénité.

(Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.)

Martine :

Et vous imaginez que l’unique raison

Qui me fit autrefois accepter notre union,

Fut de vous écouter, sans cesse et sans répit,

Bien disposée, soumise, au gré de vos envies,

Faire de faux discours sur ce qu’est la vertu,

Me lister mes devoirs, me dicter mon statut ?

Et tout en me prônant le recours au silence,

Me faire sans pudeur de vilaines avances ?

Mais monsieur mon mari, ne savez-vous donc pas

Qu’un homme vertueux, vis-à-vis de sa Dame,

Doit se montrer courtois, lui déclarer sa flamme,

S’en faire le vassal et la combler de joie ?

Aussi regardez-vous, et mettez en pratique,

Avant de m’en parler, ces principes antiques ;

Ils ne m’importent pas, me semblent si abstraits !

Donnez m’en, je vous prie, un exemple concret.

la grande fatigue que d’avoir une femme ! et qu’Aristote a bien raison, quand il dit qu’une femme est pire qu’un démon.)

Sganarelle :

Ah ! Maudite femme, que vous me tourmentez !

Et que le mariage est pernicieuse affaire,

Entrer dans cette vie n’est que folie amère

Et déjà je me trouve aigri et fatigué.

Les Anciens l’avaient dit, et Aristote en tête,

Nous avait avertis du vice inné aux femmes,

De leur fond malhonnête et leur tendance au drame,

Cette propension, qui tant chez vous m’inquiète,

Est l’œuvre du Démon. La chose est attestée :

Les Anciens l’ont écrit et je l’ai vérifiée.

(Voyez un peu l’habile homme, avec son benêt d’Aristote !)

Martine :

Voilà qu’il vous reprend comme à chaque querelle,

D’invoquer un penseur, ancien, de préférence,

Et de vous abriter derrière sa science,

Puis le débat s’éteint, la chose est sans appel.

Je ne puis m’empêcher de trouver désolant

Qu’un esprit, soi-disant, perçant comme le vôtre,

Plutôt que de briller par son propre talent,

Puisse se contenter des lumières d’un autre.

Je préfère, à celui qui répète à l’envi

Comme un comédien, les propos d’un auteur,

Celui qui, de lui-même et sans aide extérieure,

Raisonne habilement, questionne et réfléchit.

(Oui, habile homme : trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par cœur.)

Sganarelle :

Ainsi vous m’accusez d’avoir appris par cœur,

Sans jamais les comprendre ou les interpréter,

Tous ces anciens auteurs qu’il me plait de citer ?

Vous commettez, madame, une bien grave erreur.

Il faut, pour avoir su, par-delà les limites

D’une humble condition m’élever de la sorte,

Daigner me reconnaitre au moins quelque mérite,

Ou je ne tarderais à vous montrer la porte.

Ah ! sans mes lumières, sans un certain génie,

Jamais je n’aurais pu m’en sortir dans la vie.

On ne peut, sachez-le, s’élever sans talent

Quand on nait comme moi de si pauvres parents.

J’ai eu vie difficile, et je dois mon succès

Au fait d’avoir été, par la grâce de Dieu,

D’un médecin français, l’élève talentueux,

Et j’appris près de lui, ce qu’aujourd’hui je sais.

(Peste du fou fieffé !)

Martine :

Peste du fou fieffé !

(Peste de la carogne !)

Sganarelle :

Peste de la carogne !

(Que maudit soit l’heure et le jour où je m’avisai d’aller dire oui !)

Martine :

Qu’enfin je sois damnée, pour avoir pu, ainsi,

Commettre la folie d’épouser un ivrogne !

Moi qui étais si jeune, et frêle, et si jolie,

Promise à de beaux jours, à un noble mari,

Voilà que je me trouve à souffrir vos lubies !

Si j’avais su qu’ainsi je finirais mes jours,

Que ma vie serait loin des honneurs de la Cour,

Plutôt que de subir votre mauvaise humeur,

J’aurais par un amant assuré mon bonheur.

(Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine !)

Sganarelle :

Comment pouvez-vous donc, cruelle que vous êtes,

Oser me menacer d’aller prendre un amant,

Alors que ce matin vous me disiez charmant ?

Cela prouve à quel point vous êtes malhonnête.

Ah ! si la destinée mettait sur mon chemin

Ce notaire captieux, source de mes chagrins,

Je lui ferais payer d’avoir causé ma ruine

En liant ma fortune à une concubine.

(C’est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m’avoir pour ta femme ? et méritais-tu d’épouser une personne comme moi ?)

Martine :

Vous faites preuve là d’une mauvaise foi

Tout à fait remarquable en vous plaignant de moi,

Vous qui, assurément, eûtes bien de la chance

D’être, par notre union, bénit de ma présence.

Toujours je me montrais aimante et prête à tout.

Je ne puis point, monsieur, en dire autant de vous.

Je fus souvent tentée, et ce dès mon jeune âge,

Face à tous vos écarts, de prendre mon bagage,

Mais je vous fus fidèle, et quelle ingratitude

De me récompenser avec cette attitude ;

Vous ne méritez là point de compassion,

Et n’avez pas matière à donner des leçons.

(Il est vrai que tu me fis trop d’honneur, et que j’eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirais de certaines choses…)

Sganarelle :

Aimante ! Prête à tout ! Feriez-vous référence

A nos noces passées, où vous sûtes c’est vrai

Vous montrer douce, tendre et digne d’intérêt ?

Ce n’est pas de cela que me vient ma souffrance.

Les femmes, je le sais, croient dur comme le fer

Qu’une lune de miel se doit d’être spéciale ;

Vous la fîtes unique, et en cela, ma chère,

Votre interprétation fut un peu littérale.

Aussi, à votre place, avant de vous vanter

D’avoir toujours été la compagne idéale,

J’irais me demander si je n’ai pas manqué

A mes obligations les plus fondamentales.

Voilà que je me suis, sur ce triste sujet,

Déjà trop exprimé, et quelque mots de plus

Pour sûr ne me vaudraient que des malentendus.

J’en ai déjà trop dit, à présent je me tais…

(Quoi ? Que dirais-tu ?)

Martine :

Je vous en prie, monsieur, cessez d’être aussi lâche,

Exprimez clairement les raisons qui vous fâchent,

J’aime mieux, sans détour, ouïr la vérité,

Plutôt que de me voir, sans cesse à demi-mot,

Reprocher des défauts dont je n’ai pas idée.

Ainsi par tradition font les couples normaux.

(Baste, laissons-là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.)

Sganarelle :

C’est dans votre intérêt, et non par lâcheté,

Madame, que je tais, le fond de ma pensée.

J’ose espérer, d’ailleurs, que vous ne pensez pas

Que je puisse être dupe au point de succomber

Au piège grossier que vous me tendez là…

Dites-moi, en effet, ce que j’ai à gagner

A vous dire tout haut, ce que j’ai sagement

Préféré me garder d’énoncer clairement.

La raison n’en est pas que je sois malhonnête,

Ou que j’aie des secrets que je tienne à cacher,

Mais plutôt que déjà, je vois à votre tête

Que vous devinez bien l’objet de ma pensée.

Je me contenterai, comme à mon habitude

Du rôle humble et ingrat que Dieu m’a assigné.

Mais j’ai au moins pour moi la douce certitude

Que tous deux savons bien quelle est la vérité,

Et que c’est bien à vous, que la chance a souri

En vous plaçant enfin, par la grâce de Dieu

Entre les bonnes mains d’un mari vertueux.

Comment pouvez-vous donc me dénigrer ainsi ?

(Qu’appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l’hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j’ai ?)

Martine :

Ah la belle affaire que d’avoir épousé

Un homme qui se dit un fort noble savant,

Et qui s’avéra être en tout point sans talent !

Quelle chance, en effet, de pouvoir partager

Le quotidien d’un fat, trop souvent aviné,

Qui n’hésitera pas, quand lui viendra la faim,

Sans rien me laisser, à me voler le pain !

Est-ce là ce que Dieu a pour moi réservé ?

Un homme dont le vice est prudemment caché,

Qui n’use de savoir que pour mieux me tromper ?

Et qui, bien trop souvent, porte la main sur moi

Puis après coup ne feint, ni regret, ni émoi ?

Mon éternel chagrin ne me vaut, tout au plus,

Qu’un regard agacé, glacial et sans bonté.

Vous n’êtes qu’un tyran drapé dans la vertu,

Et il devient ardu de ne point m’en aller.

Iago Vicensini