« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et de littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » ! 

Aujourd’hui, plongeons dans un exercice ardu : le pastiche, ou l’art de reprendre et copier le style d’un auteur précis. C’est le français Michel Leiris qui est pastiché : son texte portait sur le refus de la procréation. Ici, il s’agit du refus du travail, dans la lignée des conceptions surréalistes en la matière.

Après une petite présentation du texte de Leiris, découvrez la plume de Nicolas Pipolo : un écrivain est-il un travailleur ?… Encore merci pour ce texte !

Le texte pastiché : extraits de Fourbis, de Michel Leiris

Si – comme par une sorte de lésinerie complémentaire à cette prudence qui presque constamment m’a éloigné de la débauche – je n’ai jamais eu que dégoût pour ce qui est la fin naturelle et, à en croire les bigots, la seule justification du rapprochement des sexes (au point de m’être longtemps fait de la stérilité une morale : refus de propager la vie, car la vie est un trop grand mal), ce déni ne tiendrait-il pas au fait que la procréation, seul moyen de nous perpétuer, illustre notre condition mortelle de la façon la plus nette ?

[…] ce point de vue, je l’ai soutenu jusqu’à ce que j’ai remarqué en moi cette contradiction : je suis contre la procréation mais je suis pour la postérité puisque, sans trop attendre de son jugement, j’envisage avec déplaisir la perspective d’une destruction – ou d’un oubli – empêchant les écrits de moi que tels de mes contemporains ont bien voulu faire imprimer d’avoir au moins quelques lecteurs parmi les générations futures […].

Michel Leiris, Fourbis (La Règle du Jeu – II).

Le pastiche de Nicolas Pipolo

Ce qu’un observateur extérieur verrait en ce moment s’il daignait porter son regard sur moi (en supposant qu’il ait le loisir de perdre son temps précieux) c’est un corps inerte, avachi, posé sur une chaise comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, et dont la tête penche dangereusement en avant. Cet hypothétique témoin de mon inactivité en déduirait sans doute que je dors, n’ayant pas pu s’attarder sur moi suffisamment longtemps pour remarquer le mouvement frénétique de ma main. Un homme qui ne participe pas à la construction de son monde – une machine improductive en réalité – c’est probablement comme ça que je suis perçu par ceux qui se pressent vers leur lieu de travail (probablement déjà en retard) et dont le chemin croise l’objet obsolète que je semble être. Comme un rouage déformé – je suis inadapté – je bloque l’industrie sociale (il est vrai que je ne fabrique aucun objet matériel, si ce n’est des pages couvertes d’encre) par mon manque de compétences nécessaires au bon fonctionnement de cette vaste machinerie qu’est devenu le monde. La productivité (notion fondamentale qui permet de définir la rentabilité d’un individu) ne permet pas de perdre son temps à rêver (les rêves sont invendables, ils n’apportent aucun profit) comme je m’autorise bien souvent à le faire – ou du moins comme je le fais, par choix ou nécessité, c’est une autre question.

Et pourtant je répondrais à toutes ces accusations que moi aussi je construis – certes, je n’utilise ni des briques ni du mortier, mais je bâtis un monde, mon monde, à l’aide de mots et d’espaces blancs ; mes outils sont la plume et le papier, et c’est de l’imagination que je sors mes matériaux de base qui serviront à élever mes tours et tracer mes routes ; je conçois des structures aussi solides et complexes que celles d’un pont pour mes textes – assis sur une chaise, je suis architecte et bâtisseur. Ma compétence est de laisser le temps passer sans le perdre, et de saisir les idées lorsqu’elles volent à proximité de mon esprit, afin de les traduire en mots ordonnés et de les coucher sur le papier pour les conserver et les partager. Cependant, il me faut également pouvoir subsister (sans quoi je ne pourrai pas continuer à rêver ainsi à moins d’être un fardeau pour une tierce personne) et j’ai quelque fois réfléchi à convertir mes écrits en valeur monétaire – pour peu que quelqu’un ait encore suffisamment de considération pour l’art – ce qui serait envisageable si je ne ressentais pas un tel dégoût à l’idée de prostituer ainsi mon talent.

Nicolas Pipolo