« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et de littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry. Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !

Aujourd’hui, deuxième volet consacré au pastiche, ou l’art de reprendre et copier le style d’un auteur précis. C’est à nouveau Michel Leiris qui est pastiché : son texte portait sur le refus de la procréation. Ici, il s’agit du refus du travail, dans la lignée des conceptions surréaliste en la matière.

Après une présentation du texte de Leiris, dévorez le texte de Talita Rossi, entre écriture et refus de travailler… Merci à elle !

Le texte pastiché : extraits de Fourbis, de Michel Leiris

Si – comme par une sorte de lésinerie complémentaire à cette prudence qui presque constamment m’a éloigné de la débauche – je n’ai jamais eu que dégoût pour ce qui est la fin naturelle et, à en croire les bigots, la seule justification du rapprochement des sexes (au point de m’être longtemps fait de la stérilité une morale : refus de propager la vie, car la vie est un trop grand mal), ce déni ne tiendrait-il pas au fait que la procréation, seul moyen de nous perpétuer, illustre notre condition mortelle de la façon la plus nette ?

[…] ce point de vue, je l’ai soutenu jusqu’à ce que j’ai remarqué en moi cette contradiction : je suis contre la procréation mais je suis pour la postérité puisque, sans trop attendre de son jugement, j’envisage avec déplaisir la perspective d’une destruction – ou d’un oubli – empêchant les écrits de moi que tels de mes contemporains ont bien voulu faire imprimer d’avoir au moins quelques lecteurs parmi les générations futures […].

Michel Leiris, Fourbis (La Règle du Jeu – II).

Le pastiche de Talita Rossi

Si – comme pour mon refus de propager l’absurdité de la vie, complémentaire à la peur de porter la charge d’être père qui m’a constamment éloigné de la procréation – je n’ai jamais eu que dégoût pour la charge indéniable que constitue le travail et qui est, à en croire les bourgeois, la seule vraie façon de réussir en ce monde (jusqu’à m’être durablement fait de l’oisiveté une morale: refus du travail car il nous prive de la disponibilité nécessaire à l’émerveillement et à la rêverie qui sont les fondements mêmes de la littérature), cette répulsion ne tiendrait-elle pas au fait que le travail restreint notre potentiel de création à un endroit et à un moment précis comme le travail à la chaîne, réducteur outrageux de la création (comme si l’on voulait nous rappeler nos propres limites, limites qui nous suggèrent par l’association la plus grande, celle qui marque la fin de toute création: la descente vers la tombe), tandis que l’imaginaire permet de fuir la simple condition de mortel et permet l’accès à des lieux lointains et éternels – ou du moins c’est ce qu’il tend à faire. Or, passer au rang d’écrivain – non pas à titre personnel mais en tant qu’écrivain rémunéré – c’est soit confiner ses propres écrits à un temps imparti, soit leur attribuer une valeur monétaire qui sont tous deux des éléments totalement absurdes, absurdes parce que l’imaginaire poétique ne peut ni se limiter à un instant unique, ni posséder une valeur matérielle. Passer au rang de travailleur de l’écrit, c’est abuser de l’imaginaire et le corrompre pour en faire un outil purement capitaliste et matériel, c’est vendre la sensibilité de l’homme et, billet après billet, en faire un être insensible – ou sensible uniquement par nécessité – provoquant sa descente au rang de simple pion, dénué de singularité, au sein d’une société répugnante. Passer au rang de travailleur de l’écriture, c’est faire de l’imaginaire un devoir pesant – car rêvasser vient naturellement de l’oisiveté; c’est aussi le déformer, le rendre plus attrayant en l’adaptant à un certain canon esthétique à la mode pour vendre plus, jusqu’à lui retirer toute son authenticité première. Mais je ne suis pas un individu si moral que j’aie droit de condamner ceux qui décident de rentrer dans le triste moule de la société. Je suis contre le travail en ce qu’il entrave la création poétique, mais ce point de vue, je l’ai soutenu jusqu’à ce que je remarque que le temps que je consacre à l’oisiveté n’est possible que par l’argent du labeur de ma compagne (car l’oisiveté n’est permise que dans un contexte où les premières nécessités ne sont plus problématiques, il faut que d’autres travaillent à ce que je condamne pour que je puisse continuer à écrire). Hypocrisie encore si je considère que j’ai moi-même accepté de signer un contrat pour une maison d’édition, soit dans l’espoir de retrouver une indépendance financière, soit parce que voir ses œuvres publiées c’est aussi laisser une trace qui semble presque concrétiser le sentiment d’éternité que notre imaginaire prétend nous conférer, car les livres – à l’inverse de l’écriture pour soi-même (que l’on garde chez soi au fond d’un tiroir) – transcendent les générations et l’espace, et nous perpétuent avec eux. Une autre contradiction que je dois affronter en moi est celle du travail sur le texte, de sorte que si c’est bien une corruption de l’imaginaire, je ne saurais cependant encourager une écriture dénuée de toute structure, et dont la syntaxe et l’orthographe seraient erronées, car moi-même j’étudie et j’allonge mes constructions syntaxiques (ce que je condamne, je le pratique moi-même en effet, car il serait absurde d’écrire sans pour autant être lu et compris, faute de quoi l’écriture rejoindrait toutes les absurdités du monde) à tel point que j’impose au lecteur un travail de déchiffrage et me retrouve, sans le vouloir, dans un rôle de contremaître de la lecture.

Talita Rossi