« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu depuis deux ans avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry.

Aujourd’hui, nous sommes heureux de vous en présenter la troisième saison ! 

Des pastiches aux transpositions génériques, des thèmes libres aux comptes rendus de lecture, en passant par des exercices plus légers, venez découvrir des plumes en tous genres, au talent diablement prometteur. – Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !… 

Un grand merci à Alice Randegger qui inaugure ce partenariat 2015-2016, avec un exercice difficile : se présenter à des inconnus… à l’aide d’un autoportrait. Nous, on aime !

Alice Randegger. Mon nom.
Alice, c’est simple, court, fluide. C’est un mot qui, écrit à la main, coule. Après le A majuscule initial, pointu, imposant même, l’alpha, les quatre autres lettres s’enchaînent tout en courbes et en arrondis. Le point sur le i finalise le tout. C’est un prénom avec un début et une fin, un prénom complet. Quand on le prononce, le l colle au palais, le temps de donner l’impulsion dont naît la suite, lisse, plate, comme un lac brumeux le matin, qui donne l’impression que le mot reste suspendu dans les airs et plane.
Randegger, sous une apparente civilité – sa prononciation francisée – devient aussitôt barbare éructé en suisse-allemand. Le r est roulé dans le meilleur des cas, mais a plutôt tendance à arracher le palais sur son passage, s’ouvre sur un an, qui tinte, avant que tout ne s’effondre : de devient dai, puis les voyelles disparaissent totalement, inéluctablement, dans le chaos final : kkr. Rannndaikkr. Ça agresse le palais, l’oreille, le bon sens. En allemand, der Rand signifie le bord et die Ecke le coin. L’aberration de ce mot est donc formelle et fondamentale : le bord du coin c’est, plus que la périphérie, le lieu d’instabilité, l’endroit d’où l’on va tomber tôt ou tard, vraisemblablement tout de suite.
Alice, c’est le côté lumineux, rapide, enfantin. Alice, c’est celle qui a soif de connaissances, qui voyage, qui voltige à bord de voiliers, qui rit et profite de l’instant. Mais c’est aussi la petite fille qui prend des risques, souvent, et qui, à force de tomber dans des terriers béants et phantasmatiques, se retrouve acculée au bord du coin, en dehors de tout et de tous. Dans ces cas-là, mademoiselle Randegger a du mal à regagner les volutes et les arabesques de son prénom ; elle s’enferme dans sa tête et devient aussi agressive que son nom ; elle se dégoûte, se donne envie de vomir, comme ce chapelet de consonnes.
Alors, pour masquer l’apparent paradoxe, elle maquille ses yeux verts, qu’elle espère pétillants, par peur du regard bovin, et fait sourire ses petites lèvres charnues. Elle s’habille avec soin. Elle s’amuse à teindre et déteindre ses cheveux. Pour faire diversion. Elle a tellement peaufiné son masque social, aiguisé son ironie et son humour pour faire rire les autres, afin d’entretenir l’illusion et pour qu’ils la confortent dans son autodérision acerbe, qu’elle est devenue une grande metteuse en scène d’elle-même. Elle prononce son nom de famille à la française. Mais sa démarche curieuse – elle ne se meut que du bout des orteils – affiche ouvertement l’exercice d’équilibrisme auquel elle se prête.

Alice Randegger