« Écrire » : un mot d’ordre pour l’UNIGE, qui plus est en Lettres. Écrire, oui, mais écrire quoi ? – Dans le cadre d’un partenariat conclu l’an passé avec l’Atelier d’écriture (BA7) du Département de langue et littérature françaises modernes, R.E.E.L. vous propose une immersion régulière dans l’écriture créative… créée, produite et façonnée dans le cadre de l’Atelier animé par Guy Poitry.

Des pastiches aux transpositions génériques, des thèmes libres aux comptes rendus de lecture, en passant par des exercices plus légers, venez découvrir des plumes en tous genres, au talent diablement prometteur. – Comme quoi, « université » rime aussi avec « créativité » !…

Un grand merci à Caroline Martin qui inaugure ce partenariat 2014-2015 !

 

[Pastiche de Victor Hugo, à partir d’un extrait de Lélia, de Georges Sand.]

 

Les pas du prêtre résonnaient précipitamment dans sa cellule. Il était consterné. Il était paniqué. Il réfléchissait.

Que faire ? il ne le savait pas. Il lui fallait à tout prix s’assurer du sort de Sténio, mais cela impliquait de pénétrer dans les salles réservées aux séculiers et la règle des Camaldules s’y opposait formellement. Mais n’était-il pas permis de violer les lois de la discipline afin de sauver la vie d’un homme ? le sort d’un frère ? l’âme d’un chrétien ? Son esprit s’y opposait farouchement. Il est en effet remarquable de constater, chez nombre de cerveaux pieux, ce trait caractéristique que l’on nomme dévotion, qui consiste à préférer les lois humaines, telles que la discipline, aux mouvements de l’âme, tels que la conscience. On préfère encourir les reproches de Dieu que les châtiments de son ordre. Que décida-t-il ? Il résolut d’attendre le jour.

L’attente est propice à la réflexion. Magnus repassa dans sa mémoire toutes les années de sa jeunesse. Il compara ses douleurs à celles de Sténio, se glorifia dans sa résignation, essaya de mépriser la colère du malheureux qu’il abandonnait. L’âme est ainsi faite. Au doute, elle répond par la résolution la plus féroce. À la honte, elle répond par l’orgueil le plus vif. On balbutie quelques paroles hautaines et dédaigneuses. On se félicite d’une victoire décisive sur ses passions. On oppose à la mer déchaînée l’inébranlable récif de son entêtement. Le tout affronte le néant. La lumière s’acharne face à l’obscurité. On est face à soi.

Le prêtre récita à la hâte quelques versets mutilés qui consolèrent son orgueil, sans adoucir l’amertume de son cœur.

Chaque fois que l’horloge de la chapelle sonnait les heures, Magnus tressaillait. Il accusait la marche du temps. Il regardait le ciel. Il comptait les étoiles obstinées. Puis, le son finissait par s’évanouir ; tout rentrait dans le silence ; il se retrouvait seul avec Dieu et ses pensées. Alors seulement il recommençait machinalement sa prière monotone et plaintive.

Enfin, le jour parut. Une ligne blanche se dessina à l’horizon. Il retourna au bord du lac. La matinée était jeune, et le vent n’avait pas encore soulevé ses voiles de brume. Dans le brouillard, l’œil est désarmé. Le moine ne distinguait que les objets voisins de sa vue. A mesure que le jour croissait, croissait son inquiétude.

Il s’assit sur la pierre où Sténio s’était assis la veille.

Il crut distinguer à ses pieds des caractères tracés sur le sable.

Un frisson lui parcourut le dos.

Il se baissa et lut :

« Magnus, tu diras à Trénmor que j’ai tenu ma parole. Il me retrouvera ici… »

L’inscription était suivie d’une trace de pied et d’un léger éboulement de sable. Puis, plus rien. Rien que la pente rapide. Rien que la poussière du sol incliné qui ne gardait plus d’empreinte. Rien que le lac, avec ses nénuphars et quelques sarcelles noires qui se distinguaient dans la fumée blanche.

Magnus fut agité d’une vive terreur.

Il essaya de descendre dans le ravin, mais la pente était traître et le sol glissant. Tout comme la dévotion avait auparavant réfréné ses impulsions rebelles, la prudence intervint sur cet esprit paniqué et réprima son inconsciente précipitation. L’homme pieux, nous l’avons vu, fait souvent preuve d’une remarquable retenue face aux mouvements naturels de son être. Il réfléchit donc à un moyen sûr de descendre.

Il alla chercher une bêche dans le cimetière. Puis, s’ouvrant avec précaution un escalier dans le sable à mesure qu’il y enfonçait son pied incertain, charnel symbole de sa vertueuse prudence, il parvint, après mille dangers, au bord de l’eau tranquille.

Il jeta un regard alentour. Sur un tapis de verdure dormait, pâle et paisible, le jeune homme aux yeux bleus. Son regard était attaché au ciel, dont il reflétait encore l’azur, comme l’eau dont la source est tarie, mais dont le bassin est encore plein et limpide. Les pieds de Stenio étaient enterrés dans le sable de la rive. Sa tête reposait parmi les fleurs. A son chevet se recueillaient des centaines d’insectes. Le spectacle de cette nature, tendre et coquette autour d’un cadavre, balaya dans l’esprit de Magnus toute forme de raison. Il est certaines situations qui, parées d’un voile délicat et lugubre à la fois, semblent chercher à masquer l’horreur de leur réalité. On est pris entre contemplation et désolation. On voit sans voir. On est aveugle. On est ébloui. On est éperdu. Magnus jeta un regard alentour.

Il appela Stenio d’une voix stridente. Il saisit sa main glacée, comme s’il eût espéré l’éveiller. Il vit que l’enfant était noyé depuis plusieurs heures et une peur superstitieuse s’empara de son âme timorée. Il se crut coupable de ce crime. Il était prêt à tomber auprès de Sténio. Il laissa échapper des cris sourds et inarticulés.

Sur l’autre rive du lac, des pâtres de passage entendirent des cris. Ils s’approchèrent et virent un moine désolé qui cherchait vainement à retirer un cadavre de l’eau. Ils descendirent sur la berge et, avec des branches et des cordes, ils emportèrent sur l’autre bord, l’homme vivant, l’homme mort.

 

Caroline Martin