La semaine dernière, la compagnie Le Magnifique Théâtre proposait 12 hommes en colère, dans une mise en scène de Julien Schmutz : une pièce qui parle de la bêtise humaine, mais pas uniquement…

12 hommes en colère, de Reginald Rose, a déjà connu une célèbre adaptation cinématographique en 1957, grâce à Sidney Lumet. Dans un huis clos, un jury composé de douze hommes doit décider de condamner ou non un jeune homme accusé du meurtre de son père. Les preuves sont accablantes, l’issue semble actée. Pourtant, le juré numéro 8 (Yves Jenny[1]) a encore un doute sur la culpabilité de l’accusé. Seul contre tous, il tentera de les convaincre en reprenant un à un les faits évoqués lors du procès. Tour à tour, les autres membres du jury changeront d’avis, le doute s’insinuant petit à petit dans leur esprit…

Julien Schmutz a choisi de représenter les murs de la pièce par un dispositif ressemblant à une toile d’araignée : des bandes de tissu s’entrecroisent, ne laissant aux jurés aucune chance de quitter les lieux. Ainsi, à peine sont-ils entrés que l’espace qui servait de porte disparaît dans l’entremêlement des fils. La fenêtre, ouverte pendant un moment, subira le même sort, alors que les discussions s’enflammeront. L’impression d’enfermement, sans issue possible, traduit ainsi le contenu des discussions : par moments, celles-ci semblent stériles, au point qu’on a l’impression que plus rien ne peut avancer. L’issue du procès ne semble alors plus aussi claire, tant le jury est partagé…

Cette évolution – du 11-1 en faveur de la culpabilité de l’accusé au début à la situation inverse en fin de pièce – se traduit de diverses manières sur scène. Car, si la décision finale est déjà connue de tout le public dès que la pièce commence, c’est bien l’évolution de la pensée et de la psychologie humaine qui nous intéresse ici.

Alors que les lumières ne sont pas encore éteintes sur le public, la voix d’une femme se fait entendre. Elle explique comment doit se dérouler la délibération au sein du jury. Tour à tour, les jurés arrivent dans la pièce, donnant simplement leur numéro – on ne connaîtra jamais leur nom – sans dire un mot de plus. Tous se toisent du regard, se saluent à peine, méfiants ou timides qu’ils sont. Ils s’assoient dans l’ordre, face au public. Alors que les discussions commencent, on sent d’abord une certaine retenue. Ce qui frappe, c’est, dans un premier temps, le manque d’interaction entre eux. Ils semblent s’adresser plus au public qu’à leurs camarades. Bien vite, tout cela change. Lorsque le juré numéro 8 vote « non-coupable », tout commence à évoluer. On lui demande de s’expliquer. Il évoque alors ses doutes. Les plus virulents accusateurs cherchent alors à lui prouver qu’il a tort. Le juré numéro 4 (François Florey), qui garde son sang-froid en toute circonstance, énumère une fois de plus les faits, le numéro 3 (Jean-Luc Borgeat), qui sera le dernier à changer d’avis, acquiesce à tout argument en faveur de la culpabilité de l’accusé, alors que le numéro 10 (Diego Todeschini) s’énerve en ne comprenant pas qu’on puisse avoir un doute.

L’évolution de l’intrigue, disions-nous, se manifeste sur la scène de diverses manières. Physiquement d’abord. Alors que les jurés arrivent tous dans leur plus belle mise en pli, bien coiffés, bien habillés, plus les débats avances, plus leur tenue se détériore. La chaleur ambiante, la stérilité des débats, l’énervement, font que chacun – l’exception du numéro 4 – transpire. Tous finissent par faire tomber la veste, voire la chemise, en même temps que le masque…

Le numéro 8 semble être, de prime abord, le seul à faire preuve d’humanité, réfléchissant au-delà des apparences. Pourtant, on découvre petit à petit que tous se cachent derrière une carapace. L’impressionnant juré numéro 6 (Michel Lavoie), d’abord très calme, finira par s’énerver à chaque fois que quelqu’un s’en prendra à un membre du jury de manière un peu trop virulente. Le numéro 11 (Bernard Escalon), un immigré polonais, reprendra plusieurs fois les autres sur leur manière de penser et de parler – il s’exprime bien mieux que la plupart des autres, alors que le français n’est pas sa langue maternelle. Le numéro 9 (Roger Jendly), membre le plus âgé de ce jury, permettra, par ses observations toujours justes et précises, d’apporter de nouveaux éléments au camp des votants « non-coupables ». On pourrait encore étayer cette liste en énumérant un à un tous les membres du jury.

Alors que ceux qui votent « coupable » semblent de plus en plus avoir tort, le spectateur se rend compte de leur bêtise. Ils semblent ne pas faire preuve d’humanité, continuant de s’appuyer sur des faits qui ne s’avèrent pas si convaincants que cela. Pourtant, dénonçant cette bêtise humaine, le texte cherche à l’expliquer, en montrant qu’elle n’est pas due à un manque d’humanité, mais au contraire à un excès de cette dernière. Les deux derniers monologues en sont la preuve. Alors que le numéro 11 (Diego Todeschini), ne retenant plus sa colère, s’exprime dans un discours prônant une intolérance sans précédent – raciste et homophobe (ainsi qu’il l’a déjà montré envers le président du jury, interprété par Olivier Périat) – on comprend qu’il a été élevé ainsi, n’étant dès lors pas totalement coupable d’une telle pensée. Si cela n’excuse évidemment pas ce qu’il dit, cet élément permet de montrer un aspect humain. Preuve en est avec sa réaction au moment où quelqu’un lui dit enfin de se taire, ne pouvant plus supporter de telles inepties : il s’écroule alors contre une table et ne bouge plus jusqu’à la fin de la pièce, détruit qu’il est de s’être rendu compte à quel point il a pu être bête. C’est à ce moment-là qu’il décide de changer son vote. Si le public rit pendant son discours, tant le contenu est exagéré, on peut également ressentir une certaine gêne, en étant conscient que certaines personnes continuent d’avoir une telle pensée dans la réalité…

Mais le moment le plus fort, le plus touchant d’humanité, reste certainement le monologue final du juré numéro 3 (Jean-Luc Borgeat). Alors qu’il reste fièrement sur sa position, déclarant qu’il est prêt à rester là pendant une année pour défendre son vote, il s’énervera à son tour, dans un discours particulièrement émouvant. Après avoir déjà évoqué son fils auparavant, éduqué à la dure pour qu’il devienne un homme, il revient sur cette histoire. On apprend alors qu’il n’a pas vu son fils, âgé d’une vingtaine d’années, depuis deux ans, après que ce dernier l’ait frappé au cours d’une dispute. Cette absence le tue à petit feu, comme un poignard qu’on lui enfoncerait chaque jour un peu plus dans la poitrine. Ainsi, il s’est identifié à la victime et n’a pu voir un autre coupable que le fils de celui-ci. Son excès de sensibilité, son identification au père assassiné, ressortent alors dans un silence étourdissant. Il s’écroule, pleure, et change son opinion. Alors que l’on croyait son vote dû à un manque d’humanité, à une réflexion trop terre-à-terre se basant uniquement sur certains faits, on se rend alors compte que la situation est bien plus complexe : ce n’est pas un manque d’humanité qui est en cause, mais un excès de celle-ci.

Au final, 12 hommes en colère cherche à montrer la bêtise humaine en l’humanisant, en cherchant les raisons de celle-ci. Si l’intrigue – le procès en cours – montre qu’il ne faut pas se fier aux apparences, cela va bien plus loin. L’intérêt réside dans l’évolution et l’étude de la psychologie des personnages. Là non plus, il ne faut pas se fier aux apparences. C’est une belle réflexion sur la tolérance et la complexité humaine qui a été présenté au Théâtre du Grütli ces derniers temps. Pour ce message, un grand bravo et un immense merci s’imposent !

Fabien Imhof

Infos : 12 hommes en colère, de Reginald Rose, traduction d’Attica Guedj et Stephan Meldegg, mise en scène de Julien Schmutz, compagnie Le Magnifique Théâtre, du 17 au 22 mai 2016 au Théâtre du Grütli.

http://www.grutli.ch/spectacles/view/101#.V0KiNeTGpvI

Photo : © DR

[1] Que l’on a déjà pu voir en début de saison dans l’excellent Ombres sur Molière à l’Alchimic.