Au crépuscule de la vie, c’est un véritable théâtre des sentiments qui se déroule en ce moment au Grütli, avec Automne, une pièce étonnamment drôle, mais surtout très émouvante, signée Julien Mages, dans une mise en scène de Jean-Yves Ruf. Retour sur un coup de cœur.

« L’automne déjà ! – Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons. »[1] Voilà de quoi pourrait être inspiré le titre de cette pièce. Au théâtre, ils sont en avance. Ils, c’est un couple de personnes âgées, qui attend. Après quelques minutes de silence, pour passer le temps, il lit le résumé de la pièce, Légende de la forêt viennoise, d’Ödön von Horváth, un « joli » titre. Elle l’écoute d’une oreille. Du dialogue de sourds initial et banal, léger, sortiront petit à petit des paroles plus profondes, plus sérieuses, plus dures : la déception quant à ce que sont devenus les enfants, le passé, le « bon vieux temps », le Villette, ce vin blanc qu’il aime tant, jusqu’à l’annonce de la maladie de la femme…

Automne, c’est un texte inspiré d’une rencontre. En avance au théâtre, Julien Mages écoute le dialogue d’un couple de personnes âgées. Dans Automne, le texte semble d’abord léger, banal. Loin du côté tragique qu’on pourrait attendre, c’est un texte plein d’humour qui se déroule devant les yeux du spectateur, porté par les deux magnifiques acteurs que sont Yvette Théraulaz et Jacques Michel. Alors que les propos évoluent de plus en plus vers le sérieux, que les paroles sont parfois empreintes d’une certaine violence – tout en restant toujours drôles – la pièce devient de plus en plus émouvante. Ce qui frappe alors, c’est la justesse du jeu des deux comédiens, dans la gestuelle comme dans le ton, qui évoluent avec le texte, dans une partition millimétrée. Tout est tellement naturel qu’on en oublie vite qu’on est au théâtre. D’ailleurs, n’est-ce pas eux qui y sont ? Le spectateur devient presque voyeur de ce couple de spectateurs, de cette discussion intime, que n’importe quel couple pourrait tenir. On est alors pris par la sincérité et le naturel de ces propos.

L’approche choisie par l’auteur est également originale. Nombreuses sont les pièces contenant une mise en abîme du théâtre. Rarement toutefois les acteurs deviennent spectateurs. Quelle est alors la place du spectateur ? Qui est vraiment spectateur ? La réflexion pourrait être tournée dans tous les sens. Alors, on se demande comment parvenir à terminer cette pièce. La discussion pourrait durer encore des heures. Sans la dévoiler, je vous dirai simplement que la fin est réussie avec brio, totalement dans l’esprit de la pièce. Le public met un temps avant d’applaudir, car personne n’a envie que cela se termine. Nous voulons tous en savoir plus, entrer encore plus dans l’intimité de ce couple, comme les voyeurs que nous sommes devenus.

Ce qui fait la force de ce texte, c’est aussi les nombreux repères pour le spectateur, toutes ces allusions à la Suisse, aux théâtres genevois, à des éléments qu’on connaît tous. Inspirée d’une histoire vraie, cette pièce résonne encore plus que chacun peut s’y reconnaître, y voir ses parents, ses grands-parents, des connaissances… Par son texte, Julien Mages parvient à mettre en lumière la face cachée, qu’il s’agisse de celle de chacun ou de celle du théâtre, puisque ce sont ici les spectateurs que l’on voit. Dans sa mise en scène, Jean-Yves Ruf parvient parfaitement à retranscrire cela, grâce à la magnifique scénographie de Valeria Pacchiani, qui donne une seconde vie aux anciens sièges du Théâtre de Carouge, et au jeu de lumières particulièrement subtil signé Vicky Althaus.

Automne, c’est un peu de tout cela : une métaphore du théâtre, de la vie, un regard intimiste porté sur une situation somme toute banale, une mise en lumière des sentiments humains. C’est une pièce qui pourrait être tragique, mais qui ne l’est pas. Drôle d’abord, émouvante ensuite, avec de subtiles touches d’humour par la suite, elle touche en plein cœur. Merci. Merci à Julien Mages pour son texte. Merci à Jean-Yves Ruf et toute son équipe pour cette mise en scène magnifique. Merci enfin et surtout à Yvette Théraulaz et Jacques Michel pour leur naturel, pour la justesse d’exécution de cette si belle partition. Merci pour ce moment. C’est un vrai coup de cœur.

Pour illustrer et conclure cette critique, je laisserai le mot de la fin à la femme d’Automne, dans un passage tellement représentatif de ce personnage, spectatrice de sa vie pendant si longtemps, et finalement mise en lumière dans ce moment tragique : « Ça suffit Paul, avec ton dieu ! tu es un homme ! tu es mon homme et tu vas t’occuper de moi pendant un an ou deux comme je me suis occupée de toi pendant 50 ans.  Point. Sinon je vais à Bâle ou à Berne faire Exit et on en parle plus… »[2]

Infos pratiques :

Automne, de Julien Mages, du 6 au 18 mars 2018 au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Jean-Yves Ruf

Avec Yvette Théraulaz et Jacques Michel.

http://www.grutli.ch/spectacles/automne

Photo : © Vicky Althaus

[1] RIMBAUD, Arthur, « Adieu », in Une saison en enfer, 1873.

[2] Extrait d’Automne, tirée du dossier de presse, p. 4.