Les 29 et 30 janvier derniers s’est tenu le forum « Tout de travers », organisé par le POCHE/GVE. Retour sur la deuxième table ronde, où il était principalement question de « l’écriture féminine » et du genre de l’auteur-e.

Durant les deux jours qu’a duré le forum « Tout de travers », dans le cadre du SLOOP2[1], de nombreuses questions se sont posées autour de la place des femmes au théâtre, que ce soit en tant qu’autrices, metteuses en scène, comédiennes, personnages, ou toutes fonctions impliquées dans le monde du théâtre. Le samedi 30 janvier avaient lieu trois tables rondes, en présence de personnes actives dans l’univers théâtral. R.E.E.L. a couvert l’événement pour vous.

Après une première table ronde interrogeant la place des femmes dans les institutions théâtrales[2], la deuxième rencontre proposait une réflexion autour de l’écriture. Existe-t-il une écriture féminine ? Si oui, quelles pourraient en être les caractéristiques ? L’auteur a-t-il un sexe, un genre ?

Pour répondre à ces questions, aux côtés de Guillaume Poix, dramaturge de la Saison_Unes du Poche/GVE et modérateur de cette table ronde, étaient conviées cinq auteures – ou autrices ? (c’était l’une des questions sur lesquelles nous reviendrons) – de théâtre : Valérie Poirier et Nadège Reveillon (toutes deux genevoises), Magali Mougel, Pauline Peyrade et Julie Rossello-Rochet (trois anciennes étudiantes de l’ENSATT de Lyon), ainsi que Sylviane Dupuis (chargée de cours au département de français moderne à l’UNIGE). Magali Mougel et Nadège Reveillon ont écrit respectivement Louise Augustine[3] et de Guerillères ordinaires, deux pièces représentées durant le SLOOP2. Julie Rossello-Rochet est l’auteure de Duo, joué en début de saison au POCHE/GVE. Quant à Valérie Poirier et Pauline Peyrade, elles ont écrit respectivement Un conte cruel, joué dès la semaine prochaine au POCHE/GVE, en collaboration avec La Comédie de Genève, et CTRL-X, accueilli au POCHE/GVE dès le 11 avril prochain.

Le modérateur Guillaume Poix a commencé par rappeler comment Hélène Cixous, la première à utiliser le terme « écriture féminine », définit ce concept. Pour faire simple, il s’agit de la spécificité d’une écriture qui essaie de renverser les représentations dominantes de la société patriarcale. Cette définition a-t-elle un sens pour les auteures conviées ? Comment définiraient-elles, elles-mêmes, cette « écriture féminine » ? Valérie Poirier, la première à répondre, a simplement avancé que, pour elle, il n’existe pas d’écriture féminine, mais des écritures. Ainsi, elle ne revendique pas le fait d’être une auteure femme, même si elle se reconnaît dans la définition qu’en donne Hélène Cixous. Nadège Reveillon s’est, quant à elle, interrogée sur le côté étrange de ce signifié : pourquoi « féminine » ? Selon elle, cette qualification n’est pas la bonne, mais elle a tout de même rappelé que le texte d’Hélène Cixous a quarante ans, et que beaucoup de choses ont évolué depuis. Rebondissant sur cette remarque, Sylviane Dupuis a expliqué qu’Hélène Cixous ne se voyait pas écrire des rôles d’hommes. La situation de l’époque dressait encore de nombreuses barrières intérieures, des interdits qu’on ne s’autorisait pas à franchir. Quant à Pauline Peyrade, elle s’est dite choquée face à l’expression « écriture féminine » : à aucun moment on ne parle d’écriture juive ou homosexuelle, par exemple, du moins pas de manière aussi répandue. Il y a toujours un besoin de se justifier, qu’elle trouve fatiguant à la longue : la question d’être une femme se pose ainsi toujours avant l’écriture, le contenu du texte, ce qui peut être vu comme un signe de discrimination. Sur cette question, Magali Mougel a réagi en disant qu’il était effectivement agaçant de devoir toujours se justifier, alors que la question ne devrait pas se poser : on écrit parce qu’on en a envie, tout simplement, indépendamment du fait d’être une femme ou un homme. Elle a également souligné le côté « effet de mode ». Il existe aujourd’hui une sorte de discrimination positive : il est politiquement correct de soutenir l’écriture de jeunes femmes. Selon elle, si cela est rassurant en un sens, c’est également terrifiant, puisque cette question ne devrait même pas se poser.

Sylviane Dupuis a ensuite montré le côté subversif des interdits précédemment évoqués. Il faut savoir entrer dans ce jeu et le retourner, ne pas forcément faire ce qui est attendu d’une femme. Tout en disant cela, elle a insisté sur le fait que c’est ce qu’elle pratique dans son écriture, mais qu’elle ne s’en rend compte qu’après avoir écrit. L’écriture vient donc du vécu, qui est déterminant. Sur cet aspect subversif, Pauline Peyrade a tenu à ajouter qu’il s’agissait aussi d’une transgression. Le métier d’auteur est d’abord reconnu pour être un métier d’homme. Le terme « autrice » a sonné bizarrement pendant longtemps. Lorsqu’il a enfin été reconnu, cela a ouvert la voie à de nombreuses femmes : ce métier n’est pas réservé aux hommes. Cette affirmation soulève toutefois un problème déjà évoqué lors de la première table ronde : un manque de modèles féminins. Sylviane Dupuis a toutefois rendu l’assemblée attentive sur le fait que ce manque provoquait une plus grande énergie créatrice. Il faut en quelque sorte des pionnières.

Julie Rossello-Rochet a continué en disant que l’écriture féminine se définissait comme un type d’écriture. En ce sens, elle n’est pas d’accord avec la démarche que cela implique. Au sujet des modèles, elle a ajouté que ceux-ci étaient à inventer, à créer, qu’il fallait avoir conscience de ce manque, pour ainsi le dépoussiérer. Le problème n’est pas tant dans l’absence d’autrices femmes avant le XXème siècle, mais plutôt dans le manque de connaissance de ces autrices : personne ne maîtrise ce sujet.

Guillaume Poix leur a ensuite demandé comment elles avaient perçu la volonté de Mathieu Bertholet, le directeur du POCHE/GVE, de concentrer sa première saison sur des auteures femmes. Ont-elles eu certains soupçons ? Ont-elles perçu cette démarche comme politique, ou vraiment sincère ?

Valérie Poirier a d’abord été sensible à la façon dont cela a pu être perçu autour d’elle : de par les nombreux échos qu’elle a pu recevoir, elle se rend compte que les gens ne perçoivent pas à quel point on en est encore à devoir proposer ce genre d’actions pour parvenir à une certaine égalité. Magali Mougel, de son côté, a vu cette demande comme un pied-de-nez aux systèmes qui ne mettent en avant que des hommes. Elle a toutefois souligné le fait qu’un tel projet n’est pas universaliste : elle-même ne s’adresse qu’à une certaine communauté, dans laquelle pas tout le monde ne s’y retrouve… et c’est tant mieux !

Enfin, Guillaume Poix a tenu à leur demander quelles avaient pu être leurs modèles et comment elles ont pris la décision d’écrire pour le théâtre.

La première réponse fut unanime : Marguerite Duras, qui retourne et questionne la vision des gens, a, pour toutes, été un modèle. Elles ont également cité Nathalie Sarraute, de ce point de vue. Pour répondre à la seconde partie de la question, Nadège Reveillon a souligné la différence entre la Suisse et la France : la France se veut plus prescriptive, il y a un plus grand besoin de se justifier. Ici, elle se sent plus libre. Pauline Peyrade a également mentionné un certain effet de mode. Julie Rossello-Rochet a enfin montré que les autrices de théâtre sont souvent plus engagées politiquement que les romancières. Les femmes autrices de théâtre sont donc plus dans une démarche permettant de prendre une place, une voie singulière.

La table ronde s’est conclue sur cette idée : le théâtre a une plus grande dimension politique que le roman. De ce point de vue, Magali Mougel préfère déranger et se faire des ennemis, car c’est plus stimulant. Elle écrit pour du monde : une équipe qui va monter sa pièce, le public qui va venir y assister… L’écriture n’est pas un acte solitaire. De plus, le théâtre, contrairement au roman, plus figé, est une matière mouvante. Pauline Peyrade a enfin conclu en expliquant qu’elle est tout à fait consciente de ce positionnement et de la forme subversive qu’est le théâtre, ce qui en fait sa puissance.

Comme dans les institutions théâtrales, la place des femmes dans l’écriture de théâtre n’est pas encore garantie, et il faudra du temps pour que cela change. Sylviane Dupuis a toutefois souligné qu’il est de plus en plus difficile, en lisant, de savoir si c’est un homme ou une femme qui a écrit. L’imaginaire a ainsi une plus grande place. C’est donc sur une note d’espoir pour la place des femmes en tant qu’autrices, que s’est conclue cette deuxième table ronde.

Fabien Imhof

Crédits photos : © Julia Schaad

[1] Voir http://poche—gve.ch/events/grrrrls-monologues/

[2] Découvrez le compte rendu de cette première table ronde ici : http://www.reelgeneve.ch/?p=5273 !

[3] Dont vous pouvez retrouver notre critique ici : http://www.reelgeneve.ch/?p=5270