Ils sont cinq et ils sont commis-voyageurs. Ils hantent les grandes villes, bien décidés à vendre à leurs clients le « produit ». Eux ? Ce sont les protagonistes de La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce, écrite par Joël Pommerat et mise en scène par Elidan Arzoni, au Théâtre du Grütli.

Histoire de vente…

Dans les années 60. Il était une fois (toutes les histoires ne commencent-elles pas ainsi ?) – il était une fois quatre commis-voyageurs parfaitement rôdés. Leurs noms ? René, Michel, Maurice et André. À ce quatuor exceptionnel s’ajoute Franck, le petit nouveau. Il est là pour apprendre, pour gagner de l’argent afin de se mettre en ménage. Il est jeune, idéaliste, plein de bonne volonté. Après tout, vendre au porte-à-porte, c’est facile, non ?

Rien n’est moins sûr.

Très vite, Franck, notre apprenti, déchante : il n’y comprend rien, ne vend pas et ne se fait, par conséquent, aucune juteuse commission. À grand renfort de phrases marketing toutes faites, de techniques agressives et de jeux de rôles, Franck va devoir apprendre, épaulé par les vieux briscards. Le secret ? Bannir le mot « vente » de son vocabulaire. Considérer que les clients sont ses meilleurs amis et que le « produit » ne peut que les aider, vraiment ! Bon. Dans des chambres d’hôtel anonymes, avatars du vide existentiel, Franck va passer par toutes les facettes du désespoir. Jusqu’à mai 68. Là, tout s’inverse. Bouleversements sociaux, politiques, culturels, générationnels – les ventes en pâtissent et les vieux lions sont dépassés. Face à eux, qui ne comprennent plus le monde nouveau vers lequel la société s’achemine, Franck tire son épingle du jeu. Et en 2018, cinquante ans plus tard, il sera à la tête de sa propre équipe de vendeurs…

En trois temps

Trois temps, trois périodes : voilà la structure à la fois narrative, temporelle et formelle de La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce. Structure narrative, tout d’abord, où nous voyons Franck passer par différents états d’apprentissage : l’échec lamentable, la pente remontée et le succès absolu. D’idéaliste refusant d’arnaquer le client, Franck deviendra un requin du commerce – comprenant malheureusement trop tard que la machine économique du XXIe siècle est une broyeuse aveugle et que le monde professionnel ne laisse que peu de place à l’humain. Structures temporelle et formelle, ensuite, puisque l’histoire se déploie des années 60 à nos jours, grâce à un système de surtitres laconiques. Alors que 1960 fait miroiter la facilité des Trente Glorieuses, période faste et aisée, 1968 marque le tournant d’une époque : à travers les craintes des clients (qui achètent ou refusent le « produit »), ce sont les revendications d’une génération montante (celle qui fera mai 68) qui percent, de manière oblique. Face aux troubles, faut-il se jeter dans la consommation – ou pas ? Peu à peu, les commis-voyageurs des temps passés se retrouvent dépassés… et, à l’orée du XXIe siècle, Franck se retrouve seul en lice, prisonnier d’une activité professionnelle « qui fait l’impasse sur les besoin de l’humain transformé en homme jetable et corvéable au profit d’une société mercantile »[1].

Cynique mise en abyme

La vie se résumerait-elle à un mécanisme de vente / achat ? C’est, peut-être, ce que tendent à suggérer La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce et l’écriture de Joël Pommerat. Grâce à la mise en scène épurée d’Elidan Arzoni, un texte incisif, construit sur la mise en abyme, se révèle.

Le décor est simple : le plateau figure une chambre d’hôtel, dénuée de tous meubles (ceux-ci seront imaginés par les acteurs, au fur et à mesure des besoins). Seuls accessoires ? Une épaisse moquette pourpre et des rideaux de fils argentés, à travers lesquels les acteurs vont et viennent – autant de coulisses mobiles, permettant d’imaginer des couloirs, une salle de bain, une autre chambre. Pour faire échos aux mots (souvent crus et douloureux), empruntés par Joël Pommerat au lexique des grandes entreprises et du marketing, Elidan Arzoni construit un espace scénique tout en angles et en agressivité – impersonnel et dépersonnalisant.

La gestuelle et les déplacements font écho à ce décor aigu. Comme des instrumentistes méticuleux, les acteurs savent exactement quels gestes exécuter, quelles mimiques adopter, quels regards lancer. Rien n’est laissé au hasard : les mouvements et les déplacements sont nets, précis et arrêtés – presque géométriques, aussi efficaces et tranchants que le vocabulaire technique des commis-voyageurs. Ce travail sur les gestes donne ainsi l’impression paradoxale d’une maîtrise caricaturale (car poussée à l’extrême) et d’une intense fluidité, mélange dérangeant de prime abord, qui s’intègre pourtant parfaitement avec un texte où tout, des relations humaines aux arguments de vente, sonne de manière artificielle.

Décor et gestuelle s’inscrivent ainsi au service du texte, sur lequel repose la force de La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce. Tour à tour enthousiastes, cyniques, empathiques et manipulateurs, nos commis-voyageurs se montrent aussi bons vendeurs qu’acteurs. Usant d’un vocabulaire spécifique (largement emprunté aux techniques de management à l’américaine), ils oscillent entre violence symbolique (celle des mots) et violence réelle (celle des gestes). Leur motivation ? Le profit. Pourtant, des fêlures se produisent : c’est le cas, par exemple, avec les larmes de Franck – quitté deux fois par les femmes de sa vie. Ces scènes, Anthony Candellier a réussi à les rendre à la fois déchirantes et glauques, sans jouer sur le larmoiement à outrance. La façade se fissure et, sous le parfait « costard-cravate », se dessine l’humain, incapable de faire face à la toute-puissance du système économique, préférant miser sur l’individualisme plutôt que sur l’esprit de groupe. En montrant, à travers ses personnages, les faiblesses du monde commercial, Joël Pommerat évite néanmoins de diviser son propos en noir / blanc : il présente plutôt de multiples nuances de gris, montrant finement que, si c’est bien les clients qu’on arnaque en leur vendant le « produit », tout le monde perd des plumes à ce petit jeu.

Et, quand Franck brise (deux fois) le quatrième mur, pour s’adresser au public sous prétexte de délivrer ses leçons de vente… on s’interroge. Veut-on souscrire à l’ontologie narrative que propose La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce ? Veut-on faire partie du monde du « chacun-pour-soi », du « tout-tout-de-suite », du « le-profit-avant-l’humain », du « gagner-pour-réussir-réussir-pour-gagner » ? Veut-on vivre dans un système économique plus théâtral que le théâtre…?

Dans un système où tout le monde perd des plumes et où l’entraide n’existe pas vraiment ? Je n’en suis pas sûre.

Infos pratiques :

La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce, de Joël Pommerat, du 9 au 28 janvier 2018 au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Elidan Arzoni

Avec Anthony Candellier, Marc Mayoraz, Pietro Musillo, Thierry Roland, Elidan Arzoni

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/154#.WltldK17QxE

Photos : © Carole Parodi

[1] Extrait du « Mot du metteur en scène », signé Elidan Arzoni (programme de la pièce, p. 2).