Que signifie « aimer » ? Et d’abord, qu’est-ce que l’amour ?… – Dans un Munich contemporain aux contours désabusés, ces questions gravitent autour de Henri Barbe Bleue, vendeur de chaussures pour dames, un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

Un beau jour, ses pas croisent ceux de Juliette, jeune fille romantique et impulsive : elle a dix-sept ans et cherche l’Amour, le grand. Son dévolu se jette sur Henri : sur le banc d’un parc, elle lui déclare sa flamme et décrète vouloir l’épouser sur le champ… alors qu’ils ne se connaissent que « depuis une heure et cinquante minute » ! Entre séduction et moquerie, Henri se laisse prendre au jeu – qui se révèle fatal : Juliette le force à l’épouser et jure de l’aimer « au-delà de toute mesure ». Pour le lui prouver et balayer ses railleries, elle s’empoisonne. Et meurt.

Tout commence là, dans ces mots : « aimer au-delà de toute mesure ». Aimer, et mourir d’aimer. Comme ça, sans raison, pour un inconnu rencontré sur un banc. Tout commence là et ces débuts tragiques poursuivent dès lors Barbe Bleue.

Dans la ville, de la gare aux quartiers chauds, d’un banc public aux rues nocturnes, de son appartement aux cafés, il ère. Il ne comprend pas. Qu’est-ce que l’amour ? Comment le trouve-t-on ? Que signifie aimer, réellement aimer ?… Cette mort de Juliette le pèse et les mots, les derniers mots, « aimer au-delà de toute mesure », le hantent : ces simples mots préfigurent-ils l’amour, ou est-ce l’inverse ? À la recherche d’une réponse, ses pas croisent ceux de sept femmes, elles aussi à la recherche de quelqu’un à aimer. Tragiquement avortées, ces idylles balancent entre la mort et l’amour : Henri, incapable d’aimer, se fait assassin. En quête de l’amour absolu, il refuse celles qui n’y correspondent pas et les tue froidement. Il cherche Juliette, sans parvenir à la (re)trouver. Pourtant, c’est bien une femme, la septième, « aveugle comme la justice »[1], qui mettra un terme à sa folie meurtrière…

            Œuvre de la dramaturge allemande Dea Loher (née en 1964 en Haute-Bavière), mise en scène par Lucia Placidi et traduite par Laurent Muhleisen, Barbe Bleue, espoir des femmes est une pièce qui questionne l’amour : dans le monde contemporain où tout va trop vite, où les relations superficielles basées sur les mots dépassent souvent la réalité du vécu, où il est si facile de prétendre, de jouer et de faire semblant, que signifie aimer – mais aimer réellement ?… L’amour est-il tributaire des paroles, naît-il d’elles ou, au contraire, les fait-il naître ? À travers cette recherche effrénée de perfection amoureuse, c’est le désir moderne qui est mis en question, comme une pulsion destructrice, égoïste, qui pousse vers la mort : par essence imparfait et donc incapable de contenter les aspirations du « moi », l’autre doit être détruit pour que son imperfection cesse de nous heurter.

Mais Barbe Bleue, c’est également une réécriture contemporaine, désabusée, ironique et parfois crue du conte de fée (et pas seulement du célèbre La Barbe bleue de Perrault[2] !), qui met le spectateur devant l’absurdité de ces amours immédiates, factices : Juliette tombant éperdument amoureuse d’Henri, c’est un peu Blanche-Neige s’éveillant pour tomber immédiatement dans les bras d’un prince inconnu, ou Cendrillon séduisant d’un regard celui qui lui enfilera la pantoufle… De verre, ces amours parfaites traditionnellement clôturées par l’elliptique « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » éclatent et trouvent, dans le personnage de Barbe Bleue, leurs limites : rêvées, elles n’existent pourtant pas et sont donc vouées à mourir – non de manière volontaire, comme dans le Barbe Bleue original, mais de façon violente, désordonnée. Inéluctable.

À travers une chronologie éclatée, un équilibre fragile entre dialogues, monologues et voix-off, Barbe Bleue, espoir des femmes montre un jeu subtil, qui met mal à l’aise car il éclaire nos peurs, aspirations et contradictions. Dans cette version au vitriol de l’impossible quête de l’amour absolu, Elidan Arzoni est dérangeant : dans la peau de Henri Barbe Bleue, tour à tour meurtrier, sensible, violent ou perdu, il est comme piégé dans ses propres désirs, ses illusions, sa destinée. Est-il coupable ou lui aussi victime ? Ses compagnes de scène, Pauline Epiney et Hélène Hudovernik, incarnent avec brio les sept femmes qui connaîtront Henri. Tour à tour adolescente, aveugle, voyageuse, veuve-divorcée suicidaire, prostituée et d’autres encore, elles traduisent dans leur performance le drame de la pièce : toutes différentes, ces amours n’en demeurent pas moins semblables, facettes multiples du même kaléidoscope – celui de la quête du parfait, confrontée à l’imperfection.

            Au final, lorsque les lumières se rallument, que les applaudissements éclatent et que les acteurs saluent, Barbe Bleue, espoir des femmes nous renvoie surtout à nous-mêmes, à nos faiblesses, à nos illusions – à cette volonté égoïste, mortifère et illusoire de vouloir trouver l’amour parfait. Sans réellement savoir ce que c’est.

Magali Bossi

Barbe Bleue, espoir des femmes, de Dea Loher. Mise en scène de Lucia Placidi. Avec Elidan Arzoni, Pauline Epiney et Hélène Hudovernik.

Jusqu’au 25 janvier 2015 au Théâtre Alchimic (10 avenue Industrielle, 1227 Carouge).

Réservation : www.alchimic.ch, billetterie@alchimic.ch ou au 022 301 68 38.

[1] V. le résumé de la pièce, sur http://www.alchimic.ch/.

[2] Charles Perault, « La Barbe bleue », in Les Contes de ma mère l’Oye, 1697.

Photo: ©Alan Humerose