Vendredi soir, en guise d’avant-dernière pièce du festival Commedia, les étudiants de l’ATDF ont revisité le procès de Gustave Flaubert, avec Bovary, de Tiago Rodrigues.

Bovary, c’est un classique du réalisme français, revu à travers le procès intenté à Flaubert après la publication de son roman. Tiago Rodrigues reprend ici les discours des avocats des deux camps : d’un côté, maître Pinard, qui accuse Flaubert, au nom de l’État, de présenter un roman immoral. De l’autre, maître Sénard, ami de la famille de l’auteur, qui défend de manière fervente son client, arguant qu’il n’a fait que dépeindre la réalité. À ces plaidoyers se mélangent des extraits de lettres de Flaubert, prononcés par Flaubert lui-même sur les planches de la Comédie, ou encore des scènes issues du roman, qui illustrent les propos des avocats. Le mélange de toutes ces sources – procès, roman et lettres – offre un résultat détonnant et surprenant.

Comme le confiait Éric Eigenmann, responsable de l’atelier et metteur en scène de la pièce, il a fallu démultiplier certains personnages, pour que chaque comédien ait un rôle. C’est le cas pour les avocats et Emma Bovary. Le procédé donne un certain rythme à la pièce. Les tirades étant parfois très longues, la démultiplication des interprétants permet de rendre les monologues plus vivants. Les dialogues gagnent également en force, puisqu’ils ne se résument pas à un ping-pong entre deux comédiens, mais proposent un véritable échange entre quatre à six comédiens selon les scènes, si bien que les adresses changent à chaque réplique, créant des effets de dialogue particulièrement dynamiques. À cet égard, il nous faut souligner la performance des comédiens, tous amateurs, qui ont dû travailler sur cette partition complexe. L’enchaînement des répliques des avocats à plusieurs voix est parfaitement millimétré et leur interprétation des plaidoyers convaincante. Un bien bel exercice de rhétorique, qu’ils interprètent magnifiquement ! On soulignera encore la naïveté de Charles, rendue sans exagération. Il finira même par devenir touchant après la mort d’Emma, en avouant avoir été le seul à la laisser être telle qu’elle était. Emma, justement, est portée par trois comédiennes qui montrent la candeur de ce personnage emprisonné dans ses romans et qui ne se fera jamais vraiment à la réalité. Enfin, coup de chapeau à l’interprète de Flaubert, déjà présent sur scène il y a deux ans pour Forêts et dont la progression fut immense, lui qui a su montrer l’auteur réaliste dans toute sa ferveur et son humour pinçant, son ironie et sa complexité.

Si les scènes du roman jouées sur scène amènent un éclairage nouveau sur les propos des avocats – eux-mêmes permettant de voir sous un autre jour certains passages du roman – elles finissent également par créer une certaine confusion, pour le public d’abord, mais surtout pour les personnages de la pièce. Ainsi, les espaces se mélangent : Emma s’adresse aussi bien à Charles qu’à Flaubert, les avocats prennent la place de certains personnages, si bien qu’on ne sait pas toujours si on est dans le roman ou le procès, si Emma est uniquement une figure du roman ou présente au tribunal. Cette question en induit une autre : est-on en train d’assister au procès de Mme Bovary ou à celui de Madame Emma Bovary ? Le Flaubert scénique intervient parfois dans ce sens, en montrant l’absurdité de certaines accusations, qui devraient être portées à certaines institutions – comme l’Église, ou même une boucherie –qu’on n’aurait pourtant pas idée de remettre en question…

Cette confusion entre les espaces s’insinue petit à petit dans l’esprit des avocats. Petit à petit, interprétant certains personnages, ils entrent dans l’univers flaubertien, dans les tentations et autres fantasmes que soulèvent Emma, jusqu’à se laisser tenter eux aussi par les désirs qu’ils n’assument pas. L’enchaînement des baisers – qui peut devenir quelque peu gênant au bout d’un moment – montre ainsi que l’immoralité est partout, que Flaubert n’a fait que l’illustrer et que, même si certains se posent en fervents défenseurs de la moralité, il suffit d’un rien pour basculer, pour céder à la tentation. Car c’est bien là qu’est l’immoralité : dans l’assouvissement des désirs inavouables, différents pour chacun. Le réalisme a rarement aussi bien porté son nom.

Quant à savoir lequel du roman ou du procès est le plus immoral, chacun est libre de se faire sa propre conclusion…

Infos pratiques : Infos pratiques : Bovary de Tiago Rodrigues, le vendredi 11 mai à 20h à la Comédie de Genève (Grande salle) par l’Atelier-Théâtre de Département de Français.

http://festivalcommedia.ch/film/bovary/

https://www.facebook.com/events/1798136900494096

Mise en scène : Éric Eigenmann

Jeu : Julian Abalos, Emilie Arias, Fanny Audéoud, David Blunier, Gabriel Da Costa Feijo, Priscilla Iannantuoni, Déborah Jakubec, Anja Lukic, Nikita Ovinet, Jonathan Reymond, Christophe Roux, Feza Tankut et Morgane Vivroux

Création lumière : Fabrice Minazzi

Scénographie : Natacha Jaquerod

Collaboration à la direction d’acteurs : Sylvie Jehan

Photos : ©Sylvie Jehan