Après avoir traversé le parc des Bastions sous une pluie de printemps, sauté d’un bond les lignes de tram du Rond-point de Plainpalais, j’ai finalement poussé les portes de la Comédie… avant de gravir quatre-à-quatre une volée de marches et de pénétrer dans le Studio André Steiger.

Il est dix-huit heures ; les trois coups ne résonnent pas, mais je les imagine. Et là, sur la scène encore sombre qui fait face aux fauteuils rouges, la première pièce de ce mercredi 14 mai va commencer. – Bienvenue à Commedia, festival de théâtre universitaire de la Comédie !

Sous les yeux du public, une lumière diffuse. Quatre silhouettes indistinctes, trois debout, une assise. Drôle de décor : un cercle de confettis blancs, disposé avec autant de soin qu’un jardin zen, entoure quelques objets (des verres, une théière de fer-blanc…) et un tabouret rectangulaire. Assis dessus, un homme immobile. Au sol, autour de lui, une ombre confuse trace patiemment un rectangle. À la craie blanche.

            Ainsi commence Café des Voyageurs, une pièce adaptée de l’œuvre de Corinna Bille, écrite et conduite par la metteuse en scène Coline Ladetto et jouée par les comédiens des Maîtres de la Caverne de l’UNIL. – Au début, je l’avoue, je n’ai pas bien compris : un monologue étrange, où l’homme assis sur son tabouret parle à la troisième personne, au féminin. Il décrit ses actions… mais que fait-il ? ou que fait-elle ?… Mais lorsqu’un distingué majordome entre en scène, s’exprimant lui aussi la troisième personne (mais au masculin), le voile commence à se lever.

Cette pièce qui se joue, cette histoire qui se dit avec une narration si curieuse, c’est celle d’un drame. D’un deuil. – D’une folie.

            Victoire a perdu son fils, Pierre. Il y a une vingtaine années, comme ça ; il finissait ses études de droit, il rentrait chez lui, il sortait d’un train et… un accident, c’est si bête, c’est si vite arrivé. Il n’est jamais rentré. Elle ne l’a jamais revu. Incapable de faire face à la tragédie, elle s’est peu à peu enfermée dans une douce folie qui lui permet de survivre : refusant de reconnaître la souffrance comme sienne et par conséquent de parler d’elle-même à la première personne du singulier, elle enferme chacun de ses actes dans une narration impersonnelle, en « elle ». Aidée par Robert, son majordome, et Margot, la fiancée de Pierre (qui souhaite s’échapper de ce jeu malsain), Victoire rejoue chaque année, à la date du drame, une étrange mise en scène : organiser un dîner pour son fils ayant achevé ses études, auquel assiste – (en lieu et place du défunt… et contre son gré !) – un jeune homme choisi au hasard, que Robert a été cherché à la gare. Mais cette année-là, les choses s’emballent : le jeune homme choisi, Germain, ressemble un peu trop au disparu. À tel point que Victoire s’y trompe, s’y perd… que Margot est malgré elle touchée…

            Servie ce soir-là par un casting entièrement masculin[1] entretenant une agréable ambiguïté que les Études genres n’auraient pas dédaigné, Café des Voyageurs révèle donc peu à peu sa schizophrénique trame. À l’instar de Germain, le jeune homme enlevé, le public est tout d’abord est perdu. Puis, de fil en aiguille, un rai de lumière se fait. L’espace de folie construit par Victoire apparaît sur scène, représenté par des limites physiques dérisoires et pourtant infranchissables du décor : le cercle de confettis blanc (car, même si l’histoire se déroule un 14 juillet, dans la tête de Victoire, il a neigé cette nuit…), les traits tracés à la craie qui figurent une pièce dont on ne peut sortir, où l’on est protégé de la mort de l’autre… Ces limites, Victoire n’ose les franchir pour ne pas faire éclater le cristal de son illusion ; les autres personnages s’y plient… s’y opposent, parfois, mais s’y raccrochent toujours, comme si la folie était contagieuse. Une mise en abyme démente se met en place, où les personnages jouent des rôles, narrativisent chacune de leurs actions – (toujours à la 3e personne !) –, pour échapper à la douleur d’un impossible deuil. Où se situe la limite ?… Flirtant avec la métalepse, Robert, Margot et Germain brouillent les pistes : sont-ils dans le délire de Victoire, dans leur propre réalité, ou dans l’univers des spectateurs attentifs qui suivent la pièce avec attention ? – Personne ne sait vraiment. Et la fin de la pièce ne donne aucune réponse : constatant l’échec de l’univers fantasmé qu’elle a mis en place, Victoire se résigne… non pas à accepter la mort de son Pierre, ce fils tant aimé, mais à construire un nouvel espace de folie, plus restreint, plus protecteur : désormais, elle ne parlera plus d’elle-même en « je », ni en « elle »… mais en « tu », vain moyen de transférer sur un autrui – (qui n’est que soi-même !) – une souffrance inaltérable.

Où se situe la limite ?… Personne ne sait vraiment. – Et moi… elle, le sait encore moins.

Magali Bossi

 

Pour plus d’informations sur Café des Voyageurs :

http://www.asso-unil.ch/caverne/colere/projets/cafe/

 

Crédits : Alessandra Passaseo

 

[1] Café des Voyageurs a en effet la particularité d’être jouée par deux castings différents : l’un entièrement masculin (lors de la représentation du 14 mai) et l’autre féminin (qui s’est produit le 15 mai). Cette particularité permet ainsi aux comédiens qui « ne correspondent pas forcément à l’âge et au genre des personnages » d’être « comme des enfants qui jouent ensemble dans la cour de l’école et rende manifeste l’acte de jouer » (V. le programme papier officiel de Commedia).