Jeudi dernier, vous découvriez la première partie d’un entretien avec la chanteuse parisienne Caroline-Christa Bernard[1]. En voici la suite, avec en bonus une biographie sous forme de poème.

« Un berceau dans une chambre claire, deux décembre ascendant sagittaire, Austerlitz sur le calendrier brumaire, l’uniforme jusqu’à la boutonnière, pour le meilleur dressage des écolières, la chantilly est un amour de dessert, les saintes glaces sur mon sorbet amer, baisers givrés dans cette robe légère, quel était le nom de la rivière, je n’ai pas vu venir l’éclipse printanière, relire la poésie de Prévert, croiser Jane et Serge chez le disquaire, trouver le mot juste dans le dictionnaire, vers le Nord me mènent les lignes ferroviaires, les bières blondes et la parole assoiffée de mon père, chercher le soleil même en hiver, la plage d’Ostende se reflète dans la mer, comme une perle dans un écrin de lumière, non loin de la ville des diamantaires, les bijoux et les océans sont mis aux enchères, le piano ragtime de ma mère, aimez-vous Brahms ou Chet Baker, « a perfect day » au zoo près du bestiaire, caresser le fauve dans sa tanière, sur les ondes une nouvelle chute boursière, on annonce pour cette nuit un froid polaire, dans la rue j’ai vu sombrer mes frères, avec pour seule adresse un banc de misère, se relever sans regarder en arrière, effacer mon numéro de l’annuaire, rester dans la course parmi les écuyères, je n’ai plus 20 ans et des poussières, quand les quatre saisons seront passées à l’ère glaciaire, avant que le rideau ne se referme sur nos paupières, on laissera s’envoler les oiseaux loin de la volière, dans le ciel s’éteindra le tonnerre, il ne restera que le fracas des vagues éphémères et je me reposerai dans le rocking-chair. » (Caroline-Christa Bernard)

R.E.E.L. : On peut lire dans votre biographie que vous avez été sélectionnée pour plusieurs prix en rapport avec l’univers de la moto. J’imagine que cela est lié à la chanson Circuit Carole. Quel en est le sujet ?

C.B : Cette chanson raconte les premiers pas d’une jeune femme sur le circuit moto. C’est une adolescence qui se cherche, prend des risques et emprunte des chemins de traverse, ne suivant pas le parcours qu’on attend d’elle, comme le font de nombreux jeunes. Ici, elle a aussi affaire à l’univers du sexe et de la drogue et finit par se brûler les ailes. Le Circuit Carole est un circuit dans la région parisienne. Son nom lui a été donné par une jeune femme qui a un peu la même histoire. Avant, il n’y avait pas de circuit moto à Paris. Des courses étaient donc organisées sur des parkings à Rungis. De nombreux motards y perdent la vie. La création du circuit a fait suite au décès d’une jeune femme de 17 ans, fauchée par un motard, qui a ensuite pris la fuite. Les autorités ont réagi en créant ce circuit, auquel ils ont donné le nom de cette jeune femme, Carole Le Fol, dernière victime de Rungis. Cette chanson est un hommage à la jeunesse fragile, ainsi qu’un appel à la clémence et à la sécurité routière pour les motards. L’adolescence est une étape du parcours de la vie d’une femme. On m’a alors contacté pour que cette chanson soit posée sur des vidéos de moto.

R.E.E.L. : De quoi s’inspire l’album ? Par quoi le parcours que vous décrivez a-t-il été influencé ?

C.B. : La chanson Les Paire de claques raconte des histoires de couple, en jouant sur les sens propre et figuré. Elle est emprunte de poésie et de nombreux jeux de mots. La vie de couple est également une étape importante de la vie d’une femme. Dans cet album, j’ai essayé d’innover, tout en cherchant ma plume. Ainsi, j’ai pensé à illustrer la chanson La Statue de la République par une photo avec le drapeau français. Je me suis alors rendue compte que seuls deux chanteurs l’avaient fait auparavant : Marc Lavoine et Serge Gainsbourg. Plus je pense à cet album et plus je me rends compte qu’il a une grande connexion avec Gainsbourg. Tous les thèmes que j’ai traités dans mes cinq chansons ont déjà été auparavant par cet immense artiste (la thématique de la moto avec le mythique morceau « Harley Davidson » de Gainsbourg, le thème de la noyade de ma chanson « Petite Sœur » se retrouve dans le morceau « La Noyée » de Gainsbourg etc …). C’est pourtant mon histoire à moi, mon propre chemin que j’ai cherché à raconter. Gainsbourg est à la pointe pour de nombreux artistes. Il a balayé énormément de thèmes. Inconsciemment, il a certainement été une influence.

R.E.E.L. : Quel sera l’avenir de cet album, qui n’a pas été mis sur CD ?

C.B. : J’étudie actuellement la possibilité de faire des clips des chansons. J’ai été contactée pour ceci par une attachée de presse. La réalisation de ce projet n’est qu’une question d’argent et de subventions désormais. Je souhaite en tout cas que cet album soit un message d’encouragement. Je veux montrer que ce n’est pas si difficile qu’on le croit d’enregistrer un album. Il y a beaucoup de studios corrects et abordables. Il y a certes un gros travail préalable mais ce n’est pas mission impossible. Je veux montrer que, même s’il s’agit d’un chemin de solitude, il ne faut pas se décourager. Cela aide à gagner confiance en soi. Il faut oser s’exposer, ne pas avoir peur de montrer quelque chose d’authentique, de vrai. Il faut surtout être toujours prêt à recevoir les critiques et les accepter. Cela permet de progresser.

R.E.E.L. : Si je résume correctement, le message que vous voulez faire passer est donc : « Croyez en vos rêves, et n’abandonnez pas face à l’adversité. » ?

C.B. : Oui, je veux montrer le bonheur que c’est de pouvoir réaliser ses rêves. Cet album révèle une part de ma vie. Comme dans tout projet autobiographique, la famille n’est pas forcément à l’aise avec tout ce qui est dit. C’est là que réside la difficulté de créer. Il faut savoir jusqu’où on peut aller. En tant qu’artiste, on a aussi une responsabilité vis-à-vis des notions de bien et de mal, dans le choix des paroles des chansons, certains mots peuvent parfois être porteurs de violence, de colère et de haine, autant de notions agressives qui sont reçues directement par le public. On provoque inévitablement des réactions, voire des chocs. Il faut pouvoir dire ce qu’on ressent, des choses vraies, mais puisque c’est transmis, il faut savoir où se positionner et surtout assumer ses propos. Il faut avoir une conscience personnelle forte, puisqu’il n’y a aujourd’hui plus vraiment de censure.

R.E.E.L. : Je voudrais, pour terminer cet entretien, revenir sur cette biographie en poème, que j’ai trouvée très originale. Pourquoi l’avoir faite ainsi ?

C.B. : Mon parcours a été fortement influencé par la poésie, comme je l’ai dit précédemment. Je trouvais que c’était un bon moyen de résumer ma vie et mon album. Un poème est aussi un parcours. J’ai souhaité parler des personnes qui sont tombées dans la marginalité par leur art, soit en étant trop dedans, soit en ne sachant pas se vendre. Certains se sont retrouvés à l’aide sociale, voire à la rue. L’art est aléatoire, c’est un métier à risques. On met sa vie en jeu à chaque fois. L’artiste me fait penser à la fable de La Fontaine Le loup et le chien, dans laquelle le chien semble avoir une qualité de vie et un confort bien meilleur que le loup, le chien ayant nourriture quotidienne et une niche comme abri. Mais le loup se rend compte soudain que le chien a le cou pelé car il est attaché par un collier, prisonnier d’habitudes et d’un ennui constant. Le loup préfère alors renoncer à ce confort au profit de sa liberté. Pour l’artiste, il en va de même. Même avec la reconnaissance, on n’est pas toujours heureux. Le monde de l’art est une sphère particulière. Il faut être fort, dur pour être un artiste. On peut être pulvérisé par la fulgurance du succès et se perdre dans son art si on ne trouve pas son équilibre. C’est ce que cette biographie en poème raconte, à l’image aussi de mon album.

R.E.E.L. : Caroline-Christa, merci pour ce moment d’échange très enrichissant et au plaisir de découvrir vos prochaines créations.

Propos recueillis par Fabien Imhof

[1] http://www.reelgeneve.ch/?p=4589